Tribune libre de Frédéric Maillot

Adoption d'une proposition de loi sur l’apprentissage des langues régionales

  • Publié le 31 mai 2024 à 05:34
  • Actualisé le 31 mai 2024 à 05:35

À l’occasion de la niche parlementaire du groupe GDR (Gauche démocrate et républicaine), le député Frédéric Maillot a fait adopter sa proposition de loi pour une meilleure réussite scolaire des jeunes ultramarins grâce à l’apprentissage des langues régionales en Hémicycle ce jeudi 30 mai 2024. Nous publions son intervention dans l'Hémicycle (Photo www.imazpress.com)

Madame la Présidente, chers collègues,

Ne laissons pas nos rois et nos reines devenir fous dans le jeu d’échec scolaire : par cette proposition de loi, il est ici question de réussite scolaire, il est ici question de comment lutter contre décrochage scolaire, il est ici question de comment lutter contre l'illettrisme.

Dans nos Péi dits d’Outre-mer, l’illettrisme atteint jusqu’à 30% alors qu’en Hexagone, il est de 11%. De même, les taux de décrocheurs sont nettement supérieurs en comparaison à l’hexagone.

A-t-on tout essayé ? A-t-on usé de tous les outils qui se trouvent à notre disposition pour raccrocher les décrocheurs ?

Nous avons souvent cette fâcheuse tendance à chercher loin des solutions qui sont à portée de main.

Et si cette solution était tout simplement cette langue dans laquelle nos parents nous ont éduqué ?
Et si la solution était cette langue que l’enfant entend dès son plus jeune âge ?
Et si la solution était cet inestimable héritage culturel que sont nos langues maternelles et paternelles ?

Ayant moi-même connu un parcours scolaire singulier, ayant moi-même été un décrocheur, la langue et la culture régionale m'a sauvé si je peux le dire ainsi d’une noyade certaine dans le bassin de l’ignorance. Cette PPL (proposition de loi - ndlr) se veut être une bouée de sauvetage pour combattre fermement le décrochage et l'illettrisme.

Cette PPL m’oblige à vous parler du rôle qu’a joué ma langue "le kréol réunionnais"dans mon parcours. Comme pour beaucoup, elle m’a redonné confiance en moi, elle m’a fait découvrir l’amour du beau, elle m'a redonné goût au savoir.

En m’intéressant de près à la grande littérature réunionnaise (oui il existe une littérature réunionnaise) j’ai découvert celui qui deviendra pour moi un maître, le maître des bons mots Georges Brassens !

Et à travers son oeuvre j’ai redécouvert l’ampleur et la richesse de la langue française, de Villon à Ronsard en passant par Lamartine.

Oui ma langue créole a été la passerelle vers ces poètes de génie que j’aurais été bien malheureux de ne pas découvrir.

"Je soutiens les langues, les langues régionales et leur apprentissage et je les soutiens d’autant plus qu’elles permettent souvent l’apprentissage du français".

Ces mots que je viens de prononcer Madame la Ministre sont ceux de votre prédécesseur devenu depuis votre 1er ministre Gabriel Attal. Au-delà de nos différences politiques,

Jamais un ministre de l’Éducation l’avait affirmé de façon aussi déterminer et appuyer son soutien à l’enseignement des langues régionales.

Les scientifiques, les linguistes aussi s’accordent à dire tous les bienfaits de l’enseignement bilingue. Ainsi, le bilinguisme que proposeraient les enseignements de langues régionales serait bénéfique pour les capacités de mémorisations et de compréhension, mais il permettrait aussi d’accroitre la densitéé́́ de matière grise en raison de la sollicitation de fonctions exécutives générales résultante de la bascule d’une langue à l’autre.

Mes chers collègues, en privant l’enfant de s’exprimer dans sa langue première, c'est le priver de sa spontanéité.

Et la spontanéité, je cite : c’est cette capacité fabuleuse qu’ont tous les enfants dès la naissance.

"Les enfants ne sont ni des vases à remplir, ni un feu à allumer : ils sont un foyer ardent à ne pas éteindre" – André Stern

Donc tuer la spontanéité, c’est plonger l’enfant dans un mutisme qui parfois le suivra tout au long de sa vie. Notre richesse, c’est de posséder les deux langues, le créole le français.

Certes, notre richesse bilingue a été pendant longtemps refusée, notre imaginaire créole a été oublié et la fée Carabosse a failli tuer Granmèrkal et c’est devenu chez certains une douleur !

Vous savez, chaque fois qu’un adulte, bien intentionné, refoule le créole dans la gorge d’un enfant, en fait c’est un coup porté à l’imagination de l’enfant et c’est un envoi en déportation de sa créativité.

Il est révolu aussi ce temps de ne donnons plus de place au briseur de l’élan créole, de coupeurs d’ailes, de coupeur d’imagination et de créativité.

C’est la raison pour laquelle, il nous faut installer avec fierté le bilinguisme créole français dans les écoles.

La langue créole véhicule notre moi profond, notre inconscient collectif, notre génie populaire. La langue créole est en nous et dit ce que nous sommes !

Aujourd’hui, il faut que nous sortions des oppositions stériles entre le Créole et le Français. Om s’agit pour nous d’accepter ce bilinguisme potentiel et d’ouvrir la voie vers le multilinguisme en capturant d’autres langues comme l’anglais, le chinois, l’espagnol et d’autres encore…

Nous sommes entourés de près de 2 milliards d'anglophones dans la région indo-océanique et donc l’apprentissage non-facultatif de cours d'anglais dans toutes les écoles municipales est un objectif à atteindre.

Être créole, ce n’est pas être monolingue Être créole, c’est avoir l’appétit de toutes les langues du Monde car la créolité est la fusion des langues et des cultures.

Mes chers collègues, il y a peu de temps, on nous faisait croire que nous avions qu’un "dialecte" mais nous avions toujours su que nous possédions une "langue" avec une grammaire une conjugaison un vocabulaire nourris d’apports africains, asiatiques, européens, indiens et autres, notre langue créole est la recomposition de mondes diffractés.

Il est temps en effet que les langues créoles soient au coeur, à l’épicentre et non plus une périphérie ou ultra-périphérie de l’enseignement.

Vous savez, vu des Pei d’Outremer, dans nos bassins océaniques, la France hexagonale est Outre-Mer ! Et c’est au coeur de La Réunion que nous nous adressons au Monde et c’est de notre épicentre que doit se décider ce qui est bon pour nous.

L’enseignement des langues régionales et la culture régionale c’est qui de bon pour la réussite scolaire de nos enfants. Puisque toutes les expérimentations prouvent que les classes bilingues possèdent un taux de réussite plus élevé que les classes non bilingues.

Je profite d’ailleurs pour saluer le travail des professeurs d’école qui ont compris l’importance de l’enseignement des langues régionales. Ils sont 400 à être habilités, 32 sont Capesiens et 2 sont agrégés dans l’académie de La Réunion.

Il me faut saluer le travail des militants qui n’ont jamais baissé les bras pour que nos langues soient acceptées considérée dans nos écoles Axel et Laurence Gauvin, Isabelle Testa, Aurélie Filain

Saluer aussi les artistes militants à qui on doit la survie de la langue dans les médias et milieu populaire Danyél Waro, Patrice Treuthard, Gaël Velleyen pour La Réunion. Jocelyne Beroard et le groupe Kassav qui a fait résonner la langue créole dans le monde entier mais aussi Sylviane Cedia pour la Guyane.

Je me dois de vous répéter cette phrase "ne laissons pas nos rois devenir fous dans le jeu d’échec scolaire" car en laissant nos langues aux portillons des écoles, c’est une partie de nos âmes qui restent aux portillons des écoles et qui se traduit pour de nombreux jeunes par une confiance brisée et un système de hiérarchisation dès le plus jeune âge !

Et même si nos langues ne permettaient pas un meilleur apprentissage du Français, je me battrais quand bien même pour qu’elles soient enseignées car patrimoniales.

Parce que la langue c’est le ciment de notre identité réunionnaise, martiniquaise, guadeloupéen, guyanaise et mahoraise.

Et c’est tout naturellement, au sein de notre hémicycle, que je terminerai en faisant résonner chers collègues, le plus bel héritage que m'ont légué mes parents et dont je suis fier : ma langue créole !

Koz kozé pou di vérité sitiatsion nout péiy
Koz kozé langaz gran monmon gran papa la done anou
Di à li té mon zanfan i fo ou lé fyér sa langaz ton péiy
Koz kréol koz à nou !

Frédéric Maillot

guest
2 Commentaires
Missouk
Missouk
3 semaines

Superbe intervention dans l'hémicycle ! Bravo

A_Bey
A_Bey
3 semaines

Belle proposition M.Maillot,
j’en perds mon patois 😅 comme cette langue s’est dissoute au fil des générations ( parlée , lue par mes grands-parents, comprise par mes parents, devinée par moi ….) et commentée par emoji sur internet.
Ne généralisez pas votre cas.
Vous rendez hommage à juste titre aux enseignants à tous les niveaux et vous avez eu mérite et intelligence d’en tirer parti 😉 pour parvenir à ce poste .
Je souhaite souligner que le bilinguisme scolaire doit s’accompagner d’une défense culturelle plus générale , Vous- même est vos collègues sont en première ligne. C’est un remerciement de ma part ….d’autant plus que le travail des traducteurs est biberonné , voir concurrencé par l’I.A..
Bon courage et vive la littérature.