Lutte contre le braconnage

Dans un parc naturel du Tchad, le vif conflit homme-faune pour les agriculteurs

  • PubliĂ© le 21 juillet 2024 Ă  17:54
  • ActualisĂ© le 21 juillet 2024 Ă  18:06
Des gardes forestiers et fauniques prĂšs de la base anti-braconnage du parc national de Zah Soo, le 12 juin 2024 Ă  Binder, dans le sud-ouest du Tchad

Entre les troncs orangés des acacias de la savane, un troupeau d'une vingtaine d'éléphants, la peau brunie par la pluie battante, progresse paisiblement dans le parc national de Zah Soo, une zone protégée pour lutter contre le braconnage et la pression pastorale dans le sud-ouest du Tchad.

"Il y a autant de juvéniles que d'adultes", se réjouit Belfort Assia Blanga, chef de section de la Garde forestiÚre et faunique (GFF), mains sur sa kalachnikov en bandouliÚre: "la reproduction montre qu'ils se sentent désormais en sécurité".

Ces mots sonnent comme une victoire aprÚs le massacre de 113 de ces pachydermes entre 2013 et 2019. Le parc, au coeur de la région du Mayo-Kebbi Ouest, accueille désormais la troisiÚme population du pays avec 125 éléphants.

Toute présence humaine y est proscrite hormis celle, discrÚte, des gardes de ce parc de 815 km2 né d'un partenariat de 15 ans entre le gouvernement et l'ONG française de sauvegarde de la biodiversité Noé. Soutenu par l'Agence française de développement (AFD) avec 8 millions d'euros jusqu'en 2026, et par l'Union européenne avec plus de 300.000 euros.

Depuis le déploiement de la GFF, aucun éléphant n'a été braconné malgré son manque de moyens, "de munitions" et des "armes usées", selon M. Assia Blanga.

Pour autant, d'autres espÚces restent illégalement chassées.

"Les villageois et les agropasteurs ciblent principalement les hippotragues noirs", une espÚce d'antilope, déplore Lambert Worgue Yemye, directeur-adjoint du complexe d'aires protégées de Binder-Léré.

- Pastoralisme -

Au-delĂ  du braconnage, les gardes bataillent aussi contre le pastoralisme dans le parc. L'Ă©levage de bƓufs est l'activitĂ© Ă©conomique principale dans le Mayo-Kebbi Ouest.

Et la transhumance de grands et petits ruminants, en provenance du Cameroun, du Niger et du Nigeria voisins, a un impact dévastateur sur la biodiversité à Zah Soo, selon Noé.

"Le bĂ©tail broute tout ce qu'il peut trouver sans soulever la tĂȘte", prĂ©cise Lambert Worgue Yemye. "Lors de leur passage, ils dĂ©truisent Ă©galement la flore en la piĂ©tinant".

Depuis l'année derniÚre, le parc expérimente la mise en fourriÚre administrative des troupeaux en divagation.

Ils sont restituĂ©s aux Ă©leveurs aprĂšs une amende. Plus de 2.600 tĂȘtes ont ainsi Ă©tĂ© conduites dans les huit fourriĂšres installĂ©es dans les prĂ©fectures limitrophes du parc.

Sensibilisation et répression ont permis de réduire leur présence, passant de 23.500 animaux en septembre 2022 à 9.005 un an plus tard, selon Noé.

Mais elles ont soulevé le mécontentement des éleveurs.

"Lors de la consultation avant la création du parc, on nous a présenté ses avantages, mais pas les inconvénients", accuse Saidou Alyoum, 36 ans, représentant des éleveurs du Mayo-Binder. "Le parc de Zah Soo déborde des frontiÚres de la réserve de Binder-Léré en vigueur depuis 50 ans. Nous recommandons à Noé et à l'Etat de réduire le parc".

En l'absence de compromis, les éleveurs menacent d'aller s'installer au Cameroun.

Aucune réduction du parc n'est envisageable, rétorque Noé. "Nous avions fait une consultation publique avant sa création et la majorité des signataires avait validé sa délimitation", se défend Lambert Worgue Yemye.

- Compensation -

"Certains chefs de village qui ont signé les documents reviennent ensuite sur leur décision", dénonce sous couvert d'anonymat une autorité locale qui accuse: "Ils poussent la population à critiquer le parc, car certains font payer des taxes aux éleveurs transhumants étrangers pour traverser le territoire".

"La perte de pùturage pour les éleveurs a également accentué les conflits entre éleveurs et cultivateurs", complÚte Mamadou Houssein, 60 ans, chef du quartier Tchofol II, à Binder.

Les combats entre communautĂ©s de cultivateurs sĂ©dentaires et d’éleveurs nomades, qui font divaguer et paĂźtre leurs troupeaux sur leurs terres, font rĂ©guliĂšrement des morts, y compris femmes et enfants, dans les quatre pays de cette rĂ©gion sahĂ©lienne.

Selon M. Houssein, les troupeaux d'éléphants, protégés, ravagent aussi ses récoltes. "C'est au gouvernement de nous dédommager, mais il ne fait rien", accuse-t-il.

"Nous aimerions que l'indemnisation passe directement par Noé, nous avons davantage confiance en eux qu'en l'Etat tchadien pour régler ce problÚme", réclame le fermier.

Noé annonce qu'en compensation des pùturages perdus, elle fournira du fourrage et prévoit de creuser quatre premiÚres mares pour le bétail.

L'ONG mÚne également des actions pour l'amélioration des conditions de vie des villageois autour du parc, comme la réhabilitation d'un chùteau d'eau à Binder ou la réfection de routes.

Elle mise aussi sur le développement de filiÚres durables génératrices de revenus avec de premiers projets en apiculture ou dans l'extraction d'huile de savonnier. Mais le pari de Noé de développer à terme l'attractivité touristique du Mayo-Kebbi Ouest, grùce à Zah Soo, est encore incertain dans cette région en proie à l'insécurité.

AFP

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