Répression

Russie: le Centre Sakharov, chassé de ses locaux, refuse de mourir

  • PubliĂ© le 19 avril 2023 Ă  10:35
  • ActualisĂ© le 19 avril 2023 Ă  11:12
A l'entrée du Centre Sakharov, à Moscou, le 14 avril 2023

La fin d'une époque, pas d'une histoire. Le Centre Sakharov, considéré comme l'un des poumons de la vie intellectuelle moscovite, est évincé de ses locaux, victime de la répression. Mais son équipe refuse de se laisser abattre.

Les autorités russes ont exigé que le Centre, installé depuis 27 ans dans un ancien manoir, quitte les lieux fin avril en emportant tout ce qu'il possÚde, notamment son exposition sur les crimes soviétiques.

"On n'assiste pas souvent à la mort d'un musée", observe amÚrement Valentin, l'un des derniers visiteurs, qui préfÚre taire son nom. "S'il est recréé un jour, ce sera forcément une époque différente."

Le Centre, situĂ© prĂšs d'un square oĂč se trouve un pan du mur de Berlin, a ouvert en 1996 pour perpĂ©tuer la pensĂ©e du grand physicien, dissident et dĂ©fenseur des droits humains, AndreĂŻ Sakharov (1921-1989).

Mais l'offensive contre l'Ukraine se double, en Russie, d'une accélération de l'écrasement des derniers critiques. Le Centre Sakharov n'y a pas résisté.

Désigné depuis 2014 "agent de l'étranger", un statut infamant, il doit quitter son bùtiment à cause d'un récent durcissement de la loi, qui interdit aux "agents de l'étranger" d'obtenir des aides publiques.

Or, depuis sa crĂ©ation, le Centre s'Ă©tait vu prĂȘter gratuitement ces locaux par la municipalitĂ© de Moscou.
Pendant quasiment trois décennies, il a accueilli des centaines de débats et d'évÚnements culturels. C'est là aussi que des milliers de personnes s'étaient recueillies, en 2015, devant le cercueil de l'opposant assassiné Boris Nemtsov.

- "Génie et héros" -

L'AFP a assisté aux derniÚres étapes de son déménagement. Ses employés ont dû empaqueter les dizaines d'articles composant l'exposition permanente sur les répressions soviétiques, qui se tenait dans le bùtiment principal du Centre.

Une autre salle, adjacente au bùtiment principal, a accueilli jusqu'à dimanche dernier une exposition temporaire retraçant la vie de la seconde épouse d'Andreï Sakharov, la militante Elena Bonner.

Svetlana Gabdoullina, une professeure d'anglais venue visiter cette exposition, ne peut retenir ses larmes: "C'est trĂšs important de savoir qu'il y a des gens qui veulent vivre dans un monde normal oĂč on a des droits, oĂč on nous dĂ©fend."

Elle s'interrompt, s'excuse, puis reprend. "Les Russes peuvent ĂȘtre intelligents, civilisĂ©s et apporter quelque chose d'important dans ce monde", clame-t-elle, les yeux bleus embuĂ©s.

AlexeĂŻ Frolov, 19 ans, a dĂ©couvert la figure d'AndreĂŻ Sakharov grĂące Ă  sa famille et Ă  la facultĂ© de physique oĂč il Ă©tudie. Pour lui, c'est "un hĂ©ros et un gĂ©nie", un homme qui "est allĂ© jusqu'au bout en restant fidĂšle Ă  ses principes".

Considéré comme l'un des pÚres de la bombe H soviétique, Sakharov a toujours des rues et des monuments en son honneur en Russie. Pour le moment.

- Musée virtuel ? -

Les possessions du Centre seront placées dans un entrepÎt et resteront accessibles aux chercheurs, en attendant l'ouverture, un jour, d'un nouveau lieu.

Le directeur, SergueĂŻ Loukachevski, en exil en Allemagne, souligne que ses Ă©quipes ont rĂ©alisĂ© des images du musĂ©e avant son dĂ©mantĂšlement, pour en faire, peut-ĂȘtre, un musĂ©e virtuel.

Selon M. Loukachevski, il est actuellement "impossible" en Russie de refaire physiquement un musée sur les crimes soviétiques. "Cela nous exposerait trÚs vite à des coups", dit-il à l'AFP.

Tout nouveau projet reste au conditionnel, faute de moyens financiers assurés, le Centre doit payer une lourde amende pour "violations" de son statut "d'agent de l'étranger", mais aussi à cause d'une "vérification" lancée en avril par le ministÚre de la Justice.

Cette "vĂ©rification" pourrait aboutir Ă  la "dissolution" de l'association du Centre Sakharov, indique M. Loukachevski. Mais, mĂȘme dans ce cas, il assure que l'ONG se reconstituerait sous la forme d'un "collectif".

Dimanche soir, une petite centaine de personnes s'est retrouvée pour la clÎture de l'exposition temporaire, dernier évÚnement public du Centre avant son expulsion. Quelques figures d'une société civile éprouvée ont pris la parole.

"Le lieu disparaßt, les gens restent", insiste Ian Ratchinski, l'un des dirigeants de Memorial, pilier de la lutte pour les droits humains, dissous fin 2021 et co-lauréat du Prix Nobel de la Paix.

"On ne peut pas tuer la communication humaine", lance l'opposante Ioulia Galiamina.

Une poétesse, Elena Sannikova, émue, déclame quelques vers: "Les tyrans combattent la vérité, mais leur puissance n'est rien contre elle. David gagne contre Goliath, la nuit se termine toujours par la pointe du jour."

AFP

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