De bonnes mesures qui restent à concrétiser, de possibles effets d'annonces, un certain manque d'ambition, voire des "mesurettes" : ce lundi, plusieurs dispositifs ont été annoncés pour lutter contre les violences intrafamiliales. Des annonces attendues depuis longtemps par les associations, qui sont en partie perplexes, voire déçues des engagements pris par le gouvernement (Photo : rb/www.imazpress.com)
"C'est un bon début, mais c'est une goutte d'eau face aux besoins des victimes de violences" estime Frédéric Rousset, président du Collectif pour l'élimination des violences intrafamiliales (CEVIF).
EnquĂȘteurs spĂ©cialisĂ©s supplĂ©mentaires, un "coup de pouce" de 1.500 euros Ă 18 ans pour les jeunes sortants de l'Aide sociale Ă l'enfance, aide financiĂšre d'urgence de 600 euros en moyenne pour permettre aux victimes de violences conjugales de quitter leur domicileâŠPlusieurs mesures ont Ă©tĂ© annoncĂ©es par le gouvernement ce lundi, mais celles-ci semblent faibles face Ă l'urgence de la situation.
"600 euros, c'est bien parce que sortir d'un cycle de violence est long et cher. Le premier poste de dépense est le logement, et les victimes que nous accompagnons peinent souvent à réunir la somme pour rentrer dans un logement" indique Frédéric Rousset. "Cependant, quand on sait que les femmes victimes font plusieurs allers-retours avant de quitter définitivement leur conjoint violent, je m'interroge sur les capacités de la CAF à gérer cette dynamique" souligne-t-il.
Face aux nombreuses dépenses que doivent affronter les victimes de violences conjugales, notamment quand elles ont des enfants, cette aide peut sembler dérisoire face aux besoins réels. "Il y a encore du travail à faire."
"On passe enfin des injonctions à la réalité, car pour partir il faut des moyens financiers" se réjouit de son cÎté Evelyne CorbiÚre, sénatrice et présidente de l'Union des femmes réunionnaises (UFR). "On commence enfin à faire le lien entre l'emprise, les violences conjugales, et la réalité des moyens mis à leur disposition."
Elle s'interroge tout de mĂȘme sur les moyens rĂ©els qui existent et qui sont Ă la disposition de ces femmes. "Si on continue Ă ĂȘtre dans une crise du logement Ă La RĂ©union, quelle solution concrĂšte peut-on leur proposer ? Dans quel dĂ©lai ces victimes vont-elles ĂȘtre aidĂ©es ? Il y a une enveloppe dĂ©diĂ©e, mais elle reste insuffisante" estime la sĂ©natrice. Â
- Des aides trop faibles -
"Au-delà de la question du logement, il y a le problÚme de transport, de nourriture, les moyens dans la luttre contre les VIF sont constants alors que les bénéficiaires sont en augmentation" ajoute par ailleurs Evelyne CorbiÚre.
On peut aussi s'interroger sur l'efficacitĂ© de la CAF pour faire face Ă l'urgence de ces situations. N'importe qui ayant dĂ©jĂ eu affaire Ă leurs services peut tĂ©moigner de la lenteur de l'administrationâŠComment s'assurer que les victimes seront prises en charge correctement ? Aurore BergĂ© a soulignĂ© qu'"il y a des agents quand mĂȘme et qui sont heureusement compĂ©tents et efficaces" dans les CAF et qu'il "y a diffĂ©rents moyens de joindre la CAF, il y a les appeler, il y a aller sur place, il y a aller sur Internet". De quoi rassurer, donc.
Le montant allouĂ© pose aussi question : que faire vĂ©ritablement avec 600 euros ? Car si cette somme n'est pas fixe, dĂ©pendant de la situation et du nombre d'enfants, il est difficile d'imaginer que cette somme permette rĂ©ellement de sortir la tĂȘte de l'eau, particuliĂšrement dans les cas oĂč les victimes ont connu des annĂ©es de violences Ă©conomiques.
"C'est une mesure intéressante, mais pour prétendre à cette aide il faut un justificatif (plainte ou ordonnance d'éloignement), ce qui réduit encore le champs des possibles" critique Evelyne CorbiÚre. "Toutes les victimes ne déposent pas plainte et toutes les procédures n'aboutissent pas" rappelle-t-elle.
"Il faut trouver des solutions pour celles qui n'émargent pas à ces critÚres, et penser aux femmes qui s'en sortent mais se retrouvent dans des procédures longues et coûteuses."
- "Coup de communication" ou réelles mesures ? -
CÎté lutte contre les violences faites aux enfants, certaines associations redoutent "un coup de communication" et dénoncent certaines mesures déjà existantes, bien que certaines annonces semblent satisfaisantes.
"Il y a de bonnes mesures grĂące Ă la Commission indĂ©pendante sur lâinceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise), c'est intĂ©ressant pour les associations car on voit enfin que notre travail n'a pas Ă©tĂ© vain" se rĂ©jouit Audrey Coridon, du collectif Stop VIF.
"Il y a eu beaucoup d'enquĂȘtes ministĂ©rielles, mais ça n'aboutissait jamais. Ici, ce n'est pas restĂ© lettre morte" dit-elle. "AprĂšs tous les Ă©changes qu'on a pu avoir avec le ministĂšre, on voit aujourd'hui la rĂ©sonnance de nos propositions."
"Ces annonces sont timides" estime cependant FrĂ©dĂ©ric Rousset. "Il faut plus de moyens, mieux hiĂ©rarchiser la chaine de prise en charge. On doit assurer une immunitĂ© disciplinaire aux mĂ©decins, qui subissent aujourd'hui des sanctions de la part de l'Ordre des mĂ©decins quand ils signalent des violences. Il faut former tout le monde, la police, les gendarmes, les enseignantsâŠIl faut aller les chercher les enfants, on sait qu'il y a en moyenne trois victimes par classe" liste-t-il.
Jessy Yongpen, de l'association Ecoute moi, protĂšge moi, aide moi (EPA), dĂ©nonce elle des "mesures annoncĂ©es qui sont dĂ©jĂ existantes". "On nous annonce des mesurettes : le renforcement des effectifs n'est pas suffisant, la justice doit se remettre en question, il faut plus de moyens humains et financiers, plus de coordination entre les services, un parcours flĂ©chĂ© pour les familles d'enfants victimesâŠ" liste-t-elle.
"Il faut dĂ©jĂ que les lois existantes soient appliquĂ©es : quand une plainte est dĂ©posĂ©e contre un parent, le droit de visite et d'hĂ©bergement doit ĂȘtre rĂ©ellement levĂ© en attendant les conclusions de l'enquĂȘte" insiste Jessy Yongpen. "La rĂ©alitĂ© sur le terrain, c'est que les mĂšres se voient conseiller de respecter la dĂ©cision initiale du juge aux affaires familiales, et remettent leur enfant au parent contre lequel elles ont dĂ©posĂ© plainte" regrette-t-elle.
- Une justice Ă la traĂźne -
Et lĂ oĂč le bĂąt blesse, comme dans toutes les affaires de violence, c'est la lenteur de la justice. Si La RĂ©union a accueilli plusieurs nouveaux magistrats en septembre, les moyens restent largement insuffisants pour traiter rapidement les affaires les plus urgentes. Plusieurs annĂ©es se dĂ©roulent entre les plaintes pour VIF et les condamnations â quand il y en aâŠ
"Il y a un vrai bémol, c'est qu'il n'y a toujours pas les moyens humains dans les tribunaux" abonde Audrey Coridon. "S'il n'y a pas de magistrats pour traiter tous les éléments recueillis, que se passe-t-il ?"
"Il faut continuer Ă ĂȘtre trĂšs vigilant. Le gouvernement a annoncĂ© la reconduction de la Ciivise, mais il y a une volontĂ© Ă Ă©carter le juge Edouard Durant en charge de la Ciivise, qui dĂ©range" dĂ©nonce FrĂ©dĂ©ric Rousset.
"C'est la premiÚre fois qu'on a un plan aussi abouti, c'est un plan essentiel et porteur de beaucoup d'espoirs. Il faut désormais s'assurer que les moyens soient mis en place, et on y veillera au grain" conclut Audrey Coridon.
Si le gouvernement semble â enfin â prendre sĂ©rieusement ces responsabilitĂ©s dans ces violences systĂ©miques, il reste beaucoup de chemin Ă faire avant une vraie Ă©limination des VIF. Et un vĂ©ritable investissement humain, et financier, tarde toujours Ă arriver. Et ce, malgrĂ© la place de "lutte du quinquennat" que tient la lutte contre les violences faites aux femmes, et aux enfants. Â
Dans un dĂ©partement oĂč les violences intrafamiliales sont un vĂ©ritable flĂ©au, des mesures rapides et adaptĂ©es sont impĂ©ratives. La RĂ©union est aujourd'hui le 4Ăšme territoire le plus violent envers les femmes, et deux Ă trois enfants par classe en moyenne sont victimes d'inceste. En 2022, ce sont 5.348 informations prĂ©occupantes pour violences sur enfant qui ont Ă©tĂ© relevĂ©es.
Dans ce contexte, le rĂ©veil du gouvernement n'arrive que trop tard, et est loin d'ĂȘtre assez brutal.
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