Agriculture

Arriver à la souveraineté alimentaire pour ne plus dépendre (presque totalement) des importations

  • Publié le 13 mai 2024 à 17:13

Alors que la 45ème Foire de Bras-Panon a fermé ses portes ce dimanche 12 mai 2024, l'accent est mis cette année sur une agriculture durable et résiliente. Une nécessité pour l'île qui dépend en grande majorité des importations. Preuve en est, il suffit qu'un pays n'exporte plus ou qu'un conflit se noue en mer Rouge pour qu'une partie des étals de La Réunion se retrouve vidée, sans solution locale suffisante pour pallier le manque. La Réunion arrivera-t-elle un jour à être moins dépendante, va-t-on en finir avec les carottes, l'ail et oignons importés d'Inde ou de Chine ? Ou encore les oranges et tomates venues d'ailleurs ? Pourrait-on revenir à de la souveraineté alimentaire. L'heure est en tout cas à trouver des solutions d'adaptation (Photo rb/www.imazpress.com)

Mains et pieds dans la terre… les agriculteurs et producteurs locaux se mobilisent collectivement pour la "production locale réunie".

Même s'ils ne luttent pas à armes égales avec les grandes multinationales et les pays producteurs, il n'en reste pas moins que notre île a de quoi faire.

Martine, elle, cultive ses propres fruits et légumes au sein de sa parcelle 244 des jardins familiaux du Chaudron à Saint-Denis. "Ce n'est pas grand-chose, du gingembre, du piment, des bringelles, de la salade", dit-elle.

Modeste, elle cultive également de la papaye, du thym, des bananes et de la citrouille. "Cela me permet d'être autosuffisante pour ces produits", indique Martine qui débourse sept euros par mois pour cultiver sa parcelle.

Pour elle, cultiver local "se perd". "Il y a pas mal de parcelles vides. Les gens devraient venir aux jardins familiaux du Chaudron, surtout vu le prix des légumes."

Le président de l'association Run Action qui gère ce jardin le dit : "c'est utile de venir cultiver et planter des fruits pour les manger", lance Willy Assaby.

- Sortir de la dépendance aux importations -

La Réunion reste encore trop dépendante des importations. "Aujourd'hui nous avons identifié cinq produits pour lesquels nous pouvons offrir des alternatives solides à l'importation", explique Éric Lucas, technicien de la Chambre d'agriculture.

"L'ail, l'oignon, la carotte, la pomme de terre et les agrumes. Ensemble, ces cinq filières représentent plus de 70% des importations de fruits et légumes", précise-t-il.

En tête de liste se trouve l'oignon avec plus de 7.000 tonnes importées, suivi des agrumes avec plus de 6.500 tonnes, la carotte avec 2.500 tonnes, la pomme de terre avec 1.500 tonnes et l'ail avec 1.200 tonnes.

"L'enjeu crucial est d'augmenter le volume de production locale pour ces cinq produits", ajoute Éric Lucas.

À La Réunion, pour l'heure – et même si les conditions météorologiques viennent parfois jouer les troubles fêtes – "lorsque le climat est stable, l'île bénéficie d'une production régulière de bananes, de chouchous, de manioc, de patates douces, de tomates et de brèdes".

Pour la volaille, "nous pourrons être un jour auto-suffisant", souligne la Chambre, faisant référence à la création d'un couvoir de naissance à Saint-Joseph.

"En ce qui concerne le porc et la viande bovine frais, nous bénéficions d'un taux de couverture significatif mais en ce qui concerne les produits transformés nous accusons un retard", confie le technicien de la Chambre.

"Bien que la viande locale soit de qualité, nous éprouvons des difficultés à rivaliser avec les produits de volaille et de viande importés, notamment ceux provenant des produits de dégagement de l'Europe, ainsi que les cuisses de poulet congelées en provenance d'Europe de l'Est.

- La souveraineté alimentaire à La Réunion, avec quels moyens ? -

De nombreux freins existent avant que La Réunion n'atteigne la souveraineté alimentaire. En premier lieu desquels le manque de semences, d'infrastructures ou encore de main-d'œuvre.

"Pour les fruits et légumes, on a des problèmes de semences", note Jean-Max Payet, directeur du marché de gros à Saint-Pierre.

"À La Réunion, toutes nos semences viennent de la métropole, sauf les semences paysannes (produits lontan, racines, lentilles de Cilaos)."

De plus, selon lui, "il faut permettre à La Réunion d'utiliser certaines molécules pour le désherbage". "Je sais que mon discours ne va pas plaire", dit-il, "mais ça ne dérange personne de manger des oignons d'Inde désherbés chimiquement".

"Aujourd'hui quand on mange de la pomme conventionnelle, c'est affolant de savoir combien de produits ont été mis dessus." "On ne veut pas du tout chimique mais on veut pouvoir parler d'agriculture raisonnée."

Aux problèmes de semences, s'ajoute le manque d'infrastructures.

"Si l'on faut avoir de la souveraineté alimentaire sur les fruits et légumes, il faut libérer de la terre, soit du sol cannier, soit ne pas bétonner les terrains", lance le directeur du marché de gros de Saint-Pierre.

"L'agriculteur est prêt à diversifier", ajoute Danylo Taïlamé, président de l'Association producteurs et fermiers du Grand Sud. "Le gros souci c'est le stockage. Pour les oignons il n'y a pas de lieux de stockage suffisants. C'est pour cela que la Chambre bataille pour demander des permis de faire des hangars."

Pour remédier à cela, Dalylo Taïlamé a émis l'idée de "faire un laboratoire de transformation pour les courges, courgette, citrouille et carotte". Un moyen "de mettre en surgelé et d'avoir un écoulement toute l'année des produits de saison".

De plus, La Réunion a perdu certaines de ses exploitations agricoles, pas reprise.  Face à l'objectif de souveraineté alimentaire, l'installation de nouveaux agriculteurs est un enjeu crucial.

"Sur le marché, on constate qu'il y a moins d'agriculteurs. Avec le vieillissement de la population, les reprises sont extrêmement difficiles, contraignantes", indique Jean-Max Payet.

"Les jeunes évoquent la diversification. Ils ont la volonté mais après il faut structurer la filière", poursuit le président de l'Association producteurs et fermiers du Grand Sud.

Selon lui, "il faudrait également limiter les intermédiaires pour faire baisser les prix".

- Oasis prône le 100% bio -

Pour Oasis Réunion, "il faut adapter notre culture aux aléas climatiques". "Comment accompagner les agriculteurs à faire face aux intempéries pour protéger la production locale."

Pour Oasis Réunion, la souveraineté est primordiale car vitale, "étant donné que l'île est actuellement tributaire à 80 % des importations agroalimentaires, dépendance qui représente une véritable épée de Damoclès pesant sur la tête de la population et pouvant s’abattre à tout moment, dans l'hypothèse d'une guerre énergétique mondiale".

"Le système actuellement s'est perverti. Le modèle agricole impose la qualité de l'alimentation alors que ça devrait être le contraire. Cela devrait être aux consommateurs de dire ce qu'ils veulent, indique Bernard Astruc, co-initiateur d'Oasis Réunion. "Là on est plutôt des vaches à lait."

De plus, pour le collectif, "l’agroalimentaire mise sur une importation de produits de mauvaise qualité nutritionnelle et pour plus de la moitié "ultra transformés", ce qui accentue gravement toutes les maladies chroniques".

Oasis Réunion a d'ailleurs lancé un manifeste afin de transformer complètement le modèle agricole pour une agriculture "0% produits chimiques & OGM – 100 % locale, biologique, et paysanne" répondant ainsi aux attentes légitimes des consommateurs désireux d’une " alimentation durable" accessible à tout le monde.

Un rêve qui serait possible à l'horizon 2030 si le métier était revalorisé "avec le versement d’un P. S. E. (Paiement pour Service Environnemental) de 1.500 euros par mois", ainsi que "l’attribution d’une SSAD (sécurité sociale alimentaire durable) à raison de 130 à 150 euros par personne et par mois", poursuit Bernard Astruc.

Lire aussi - Si l'Union européenne est "mortelle", l'île de La Réunion, elle, est déjà mourante !

- La Réunion vise la souveraineté alimentaire d’ici 2030 -

Un des principaux leviers se trouve entre les mains des collectivités locales.

Pour inverser la tendance, l'État, à travers la Direction de l'alimentation, d'agriculture et de la forêt (DAAF), a signé, avec la Région et les filières agro-alimentaires, le Plan régional de souveraineté alimentaire (PRSA).

"Ce plan s'inscrit dans le cadre d'une collaboration étroite avec les acteurs professionnels tels que l'Arifel, l'Armeflhor ainsi que les financeurs parmi lesquels figurent l'État, le Département et Agripéi."

Le préfet a confié à la Chambre d'agriculture la mission de mettre en place des circuits courts entre les acheteurs de la restauration collective et les producteurs locaux.

Lors de sa visite à La Réunion, l'ex Première ministre Élisabeth Borne avait annoncé 10 millions d’euros pour soutenir la souveraineté alimentaire et pour compenser les importants surcoûts liés à la crise énergétique.

Lors de sa venue à La Réunion, la présidente de l'Assemblée nationale l'avait d'ailleurs noté. " Nous devons, en effet, progresser dans les pratiques alimentaires des productions locales et la restauration collective. L’autonomie alimentaire passe par la diversification de la production et le développement des filières à forte valeur ajoutée", avait déclaré Yaël Braun-Pivet.

Pour réduire sa dépendance aux importations, la Réunion vise la souveraineté alimentaire d’ici 2030.

Lire aussi - Le plan régional de souveraineté alimentaire est signé

- Aux agriculteurs et collectivités d'agir... mais aux consommateurs de réagir -

Toutes ces actions doivent faire prendre conscience aux consommateurs l'importance de mettre en lèr la production locale.

"Le cari pei avec les produits péi c'est un vœu pieux. Mais vous savez quand il n'y a avait pas d'oignon on cuisinait sans, pas de tomate, on faisait sans. Mais aujourd'hui on veut que tout le monde mange pareil", déclare le directeur du marché de gros de Saint-Pierre.

"Toute l'année il faut des tomates. On ne sait plus manger à la saison et quand ce n'est pas la saison on cri parce qu'il n'y a pas de production."

"Pour préparer un délicieux cari ou rougail, les ingrédients de base indispensables incluent les oignons, l'ail, le gingembre et les tomates, en particulier pour le rougail. Les piments sont facultatifs, mais peuvent être ajoutés pour ceux qui préfèrent une touche de piquant. Le curcuma est essentiel pour donner la couleur caractéristique au cari, bien qu'il ne soit pas nécessaire pour le rougail. En l'absence d'oignons, il devient difficile de réaliser un repas créole authentique", avoue la Chambre d'agriculture.

Pour Jean-Max Payet, seul moyen pour être souverain "c'est de changer les méthodes de consommation". "À La Réunion on veut manger des pommes de terre toute l'année alors on importe, pareil pour les fraises. C'est un phénomène mondial de consommation qui a complètement changé." Mais "si demain il arrive un gros problème de fret avion ou bateau on sera vraiment ennuyé", dit-il.

"Toute la société est à rénover. Aujourd'hui nous sommes dans un monde de profits, de capitalisme", clame Bernard Astruc d'Oasis Réunion.

"La question des légumes pei est essentielle. C'est notre cuisine, notre savoir-faire, nos traditions." "Avant on faisait bien le rougail la misère."

La Réunion ne pourra jamais produire tout ce qu’elle consomme. Mais peut-elle se rapprocher de cette fameuse souveraineté alimentaire.

ma.m/www.imazpress.com/redac@ipreunion.com

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5 Commentaires
fonctionnaire
fonctionnaire
4 jours

Nous commencerons notre balbutiement d'autosuffisance alimentaire quand la Région aura à sa charge l'agriculture (domaine économique) avec des bons techniciens et administratifs (non zélé )

Fleetstreet
Fleetstreet
4 jours

@un contribuable. Vous citez une ville où les légumes sont les moins chers. Très mauvais exemple. Allez plutôt dans l'ouest pour les prix les plus élevés. Oui on arrivera à l'autonomie alimentaire. On peut éviter aussi l'importation de pommes et autres aliments dont on peut largement se passer étant donné l'offre de qualité que l'on a ici en fruits et légumes.

Un contribuable
Un contribuable
4 jours

Qui subventionnent les particuliers pour acheter des tomates à plus de 10 € ou des oignons au même tarif ? Un kilo d oignons et un thym que j ai payé à saint André . Il faut arrêter de deplumer le contribuable comme l etat le fait en ce moment .

Pierrot 974
Pierrot 974
5 jours

Faudrait raser un peu de cannes pour faire de la place...
Et quand on voit les tarifs des lentilles péi, de la vanille péi, du café péi, des tomates péi, de la viande péi, etc, on peut penser que l'importation a encore de beaux à venir pour ceux qui ne sont pas fortunés.

HULK
HULK
5 jours

Autonomie ou indépendance alimentaire? Vous êtes sérieux? Mdr.