Tribune libre de Patrice Sadeyen

Marmay na toupé : d'Îlet à Guillaume au Casino de Paris

  • Publié le 21 octobre 2026 à 14:29
  • Actualisé le 21 octobre 2026 à 14:33
École

Quatre, cinq rencontres avec ces jeunes artistes. Autant d'articles consacrés à leur aventure. Et toujours cette même émotion, intacte, parfois plus puissante encore. Avec Les bagnes d’enfants : D’ilet à guillaume aux enfants du Levant, l'habitude n'émousse rien. Au contraire. Ce mardi 20 octobre 2026, la conférence de presse annonçant leur prochaine aventure au Casino de Paris m'a laissé partagé entre deux sentiments : une immense fierté pour cette jeunesse réunionnaise qui ose, et une profonde tristesse pour ces autres enfants, ceux d'Îlet à Guillaume, qui reposent là-haut. Entre les vivants qui chantent et les disparus dont ils portent la mémoire, une même histoire continue de nous bouleverser (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)

Il y a des spectacles que l'on découvre avec enthousiasme, que l'on revoit avec plaisir et auxquels, progressivement, on finit par s'habituer. On connaît les scènes, les enchaînements, les moments forts. On anticipe les émotions. Et parfois, à force de les attendre, on ne les éprouve plus avec la même intensité.

Avec Les bagnes d’enfants : D’ilet à guillaume aux enfants du Levant, c'est exactement le contraire. Je connais cette œuvre. Je sais ce qu'elle raconte. Je connais ses moments de tension, ses silences, ses chants. Je sais ce qui va arriver. Et pourtant, chaque fois, quelque chose me saisit à nouveau. Quelque chose qui résiste à l'habitude, à la répétition, à cette familiarité qui finit parfois par émousser les émotions les plus fortes. Je ne découvre plus ce spectacle. Je le retrouve. Et il continue de me bouleverser.

Ce n'est pas seulement une question de qualité artistique, même si celle-ci est indéniable à mes yeux. C'est autre chose. Une capacité à faire surgir, représentation après représentation, une émotion qui ne s'épuise pas. Une émotion qui grandit peut-être parce que, chaque fois, je mesure davantage ce que ces jeunes portent sur leurs épaules. Car ils ne portent pas simplement un spectacle. Ils portent une histoire.

Ce qui frappe dans l'aventure portée par la compagnie Amadeus, c'est d'abord le chemin parcouru par ces jeunes. Ils ne sont pas tous arrivés avec une formation musicale, théâtrale ou chorégraphique. Ils n'ont pas été réunis parce qu'ils possédaient déjà les qualités nécessaires pour monter sur scène. Ils ont appris.

Ensemble. Et cela change tout. Nous vivons dans une société qui demande souvent aux jeunes de démontrer leurs capacités avant de leur accorder sa confiance. Qui sélectionne, classe, évalue, distingue ceux qui seraient capables de ceux qui ne le seraient pas encore. Amadeus a choisi une autre démarche : faire confiance, donner un objectif, accompagner le travail et permettre aux capacités de se révéler.

Mais il ne faudrait surtout pas confondre cette confiance avec de la facilité.

Rien, dans ce que j'ai vu sur scène, ne relève de l'improvisation approximative ou de l'indulgence que l'on accorde parfois aux spectacles d'enfants. Le travail est exigeant. Les déplacements sont précis. Les voix sont travaillées. Les corps occupent l'espace avec une discipline qui ne laisse guère de place au hasard. Et surtout, chacun semble avoir compris qu'il ne travaille pas uniquement pour lui- même. Un spectacle collectif ne tient pas par l'addition de performances individuelles. Il tient par cette capacité à écouter l'autre, à attendre, à répondre, à soutenir, à accepter que la réussite de chacun dépende aussi de celle des autres.

C'est précisément ce qui se dégage de cette troupe. Ces jeunes ont appris à faire ensemble. Et, ce faisant, ils ont appris à devenir davantage qu'ils n'imaginaient peut-être pouvoir être. Voilà pourquoi le titre de cet article s'est imposé à moi.

Marmay na toupé ! Oui, ces enfants ont de l'audace. Mais leur audace n'est pas de la témérité. Elle s'appuie sur le travail, la persévérance, la confiance et cette formidable énergie que peut produire un collectif lorsqu'il poursuit un objectif commun.

Il serait injuste de célébrer cette jeunesse sans reconnaître celles et ceux qui lui ont permis de se révéler. J'ai déjà eu l'occasion, dans de précédents articles, de saluer le travail de Lydie Rodriguez, de Paul Mazaka et de toute l'équipe artistique et humaine qui accompagne cette aventure. Je ne vais pas recommencer ici le récit de leur engagement. Mais il faut rappeler une évidence : une telle réussite ne naît pas spontanément. Il faut une vision. Une direction artistique. Une organisation. Des répétitions. Des exigences. Des moments de doute, certainement. Et cette capacité à maintenir un collectif mobilisé lorsque la fatigue, les difficultés ou les contraintes pourraient conduire au découragement.

Il faut surtout des adultes qui ne regardent pas les jeunes uniquement à travers ce qu'ils savent déjà faire. Des adultes capables de voir ce qu'ils pourraient devenir.

La philosophie exprimée lors de la conférence de presse tient dans cette idée : on arrive avec ses difficultés, ses différences, parfois ses blessures, mais on se rassemble autour d'un projet commun pour accomplir quelque chose de beau et de grand. Cette conviction pourrait sembler ordinaire si elle n'avait pas trouvé une traduction aussi concrète. Car le résultat est là. Sur scène. Et il est difficile, devant cette troupe, de ne pas penser à tous ces jeunes auxquels on ne donne jamais l'occasion de découvrir leurs propres capacités. Combien de talents demeurent invisibles, non parce qu'ils n'existent pas, mais parce que personne n'a créé les conditions de leur épanouissement ? La question dépasse largement le domaine artistique. Elle concerne notre manière d'éduquer, d'accompagner et de considérer la jeunesse réunionnaise.

Et puis il y a l'autre dimension de cette aventure. Celle qui, personnellement, ne me quitte jamais. Îlet à Guillaume. Ce nom, je l'ai déjà longuement évoqué dans mes précédents articles. J'ai écrit sur cette colonie pénitentiaire agricole installée au XIXe siècle dans les Hauts de Saint-Denis. Sur ces enfants enfermés, soumis à une discipline sévère, contraints au travail sous couvert d'éducation et de redressement moral. J'ai écrit sur cette société coloniale qui pouvait considérer la pauvreté comme une menace pour l'ordre établi et transformer des enfants vulnérables en individus à corriger. J'ai écrit sur les morts, sur les violences institutionnelles, sur cette enfance confisquée au nom de principes que l'on présentait alors comme éducatifs. Je n'ai pas changé de regard. Mais aujourd'hui, devant ces jeunes artistes, une autre émotion vient se mêler à la colère que cette histoire continue de susciter. Une immense tristesse.

Je pense à ceux qui sont restés là-haut. À ceux dont la vie s'est arrêtée dans cette montagne. À ceux qui n'ont jamais connu l'insouciance que l'on devrait pouvoir associer à l'enfance. À ceux dont les existences ont été réduites, dans les archives, à quelques lignes, quelques dates, parfois quelques chiffres. Ils avaient pourtant des noms. Des visages. Des histoires. Ils étaient des enfants. Et lorsque je regarde ceux d'aujourd'hui chanter, danser et jouer pour raconter cette histoire, je ne peux m'empêcher de penser à ceux d'hier.

Il ne s'agit pas de confondre les deux générations. Les jeunes artistes ne sont pas les enfants du pénitencier. Ils ne vivent pas leur souffrance. Ils l'interprètent, avec les moyens de l'art et la sensibilité qui est la leur. Mais cette distance historique rend leur démarche d'autant plus précieuse. Ils acceptent de se confronter à un passé difficile, de lui donner une présence, de le rendre accessible à des spectateurs qui, pour certains, en découvrent jusqu'à l'existence. Et cela n'a rien d'anodin.

DE LA MONTAGNE RÉUNIONNAISE À UNE SCÈNE PARISIENNE.

Le Casino de Paris.Il faut mesurer ce que représente cette nouvelle étape pour ces jeunes. Non pas parce qu'une scène parisienne serait, par nature, supérieure à une scène réunionnaise. Je refuse cette hiérarchie implicite qui voudrait qu'une œuvre née à La Réunion n'acquière toute sa valeur qu'une fois reconnue dans l'Hexagone. Cette œuvre a déjà sa valeur. Elle l'a démontrée ici, devant son public, dans son territoire, au contact de l'histoire dont elle est issue. Le Casino de Paris ne viendra pas lui donner une légitimité qui lui manquerait. Il lui offrira une autre visibilité. Et la différence est essentielle. Car ce déplacement permettra à une histoire réunionnaise de rencontrer un public plus large. Il donnera à ces jeunes l'occasion de défendre leur travail dans un nouvel environnement artistique. Il ouvrira peut-être d'autres perspectives à cette création. Mais il portera également une question qui dépasse le spectacle lui-même : quelle place les histoires coloniales occupent-elles dans le récit national ?

L'histoire d'Îlet àGuillaume n'est pas une anecdote locale. Elle appartient à l'histoire des politiques pénitentiaires, de l'enfance, du travail contraint et des institutions coloniales françaises. Elle mérite d'être connue au-delà de notre île. Et si ces jeunes contribuent à cette diffusion, alors leur aventure prendra une dimension supplémentaire. Ils ne seront pas simplement des artistes réunionnais se produisant à Paris. Ils participeront à la circulation d'une mémoire longtemps restée trop peu partagée.

La conférence de presse de ce mardi 20 octobre a également permis de mesurer l'intérêt suscité par cette aventure. Les mots ont été chaleureux. Les intentions exprimées ont été fortes. La volonté d'accompagner les jeunes et de faire connaître cette histoire a été affirmée. Il faut s'en réjouir. Mais je voudrais rappeler quelque chose que j'avais déjà écrit après une précédente représentation. La reconnaissance ne peut pas s'arrêter aux applaudissements.

Un projet de cette ampleur demande des moyens, une organisation, un accompagnement durable. Il suppose que l'on prenne en compte les contraintes des jeunes, celles de leurs familles, celles des artistes et de toutes les personnes qui travaillent à rendre cette aventure possible. L'engagement institutionnel ne se mesure pas seulement à la qualité des discours prononcés devant les caméras. Il se mesure à ce qui devient effectivement possible.

Il ne s'agit pas ici de mettre en doute la sincérité des soutiens exprimés. Il s'agit de rappeler que les ambitions collectives ont besoin de traductions concrètes. Et surtout, cette aventure ne devrait pas s'achever avec une représentation parisienne. Car si l'œuvre mérite de voyager, elle mérite également de continuer à vivre à La Réunion. Dans les salles de spectacle, bien sûr. Mais pourquoi pas aussi dans les établissements scolaires, dans les lieux de culture, dans les espaces où se construit la connaissance de notre histoire ? L'art ne remplace pas le travail des historiens. Il ne remplace pas davantage l'enseignement. Mais il peut ouvrir des portes que d'autres formes de transmission peinent parfois à franchir. Ce serait dommage de ne pas prolonger cette possibilité.

Je reviens à cette question qui me poursuit depuis le début. Pourquoi cette œuvre continue-t-elle de me bouleverser après tant de rencontres ? Je pourrais évoquer la musique, la qualité de l'interprétation, la précision de la mise en scène, l'engagement des jeunes. Tout cela compte. Mais je crois que l'essentiel est ailleurs. Chaque fois que je les regarde, je vois simultanément deux réalités. Je vois des jeunes Réunionnais qui grandissent, qui apprennent, qui prennent confiance, qui découvrent la puissance de ce qu'ils peuvent accomplir ensemble.

Et je pense à ces autres enfants, ceux dont l'histoire raconte précisément ce qui arrive lorsqu'une société cesse de regarder l'enfance comme une promesse et commence à la considérer comme un problème. D'un côté, une jeunesse à laquelle on donne les moyens de s'exprimer. De l'autre, une enfance à laquelle on avait imposé le silence et la discipline. Ce rapprochement n'efface pas les différences historiques. Il donne simplement à cette création une résonance particulière. Et peut-être est-ce pour cela que l'émotion ne s'use pas. Parce que ce spectacle ne me raconte pas seulement ce qui s'est passé autrefois. Il m'oblige aussi à regarder ce que nous faisons aujourd'hui de notre jeunesse. À nous demander quelle confiance nous lui accordons. Quels espaces nous lui ouvrons.

Quels moyens nous lui donnons pour inventer son avenir. À nous demander, finalement, ce que nous avons appris de notre propre histoire.

MARMAY NA TOUPÉ ! Je ne sais pas ce que ces jeunes retiendront, dans dix ou vingt ans, de cette aventure. Peut-être certains poursuivront-ils une carrière artistique. Peut-être d'autres choisiront-ils des chemins très différents. Ce n'est pas le plus important. Ce qui compte, c'est qu'ils auront vécu cette expérience. Qu'ils auront appris à travailler ensemble, à surmonter leurs appréhensions, à porter une œuvre exigeante devant un public. Ils auront découvert qu'ils étaient capables de faire des choses qu'ils n'imaginaient peut-être pas. Et ils auront contribué, à leur manière, à transmettre une histoire qui mérite de ne jamais disparaître de notre mémoire collective. Alors oui, marmay na toupé ! Et je souhaite qu'ils continuent d'en avoir. Qu'ils osent encore. Qu'ils osent davantage.

Qu'ils ne laissent personne leur expliquer que leurs ambitions seraient trop grandes pour eux, pour leur âge ou pour leur île.

Quant à moi, je continuerai probablement à les regarder avec cette même émotion. Cette fierté pour les vivants. Cette tristesse pour les disparus. Et cette pensée qui me ramène toujours vers les Hauts de Saint-Denis, vers cette montagne où reposent des enfants auxquels l'histoire n'a pas offert les mêmes possibilités.

À ceux d'aujourd'hui, je souhaite toutes les scènes du monde. À ceux d'hier, je souhaite que jamais plus leur mémoire ne retourne au silence. Et à ces jeunes qui s'apprêtent à prendre leur envol, je voudrais simplement dire, avec toute la tendresse et la fierté qu'ils m'inspirent : « Vol mon bann ti salangane !

Rouv gran zot zèl ziska tanpir ki pé ! »

Patrice SADEYEN

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