Parmi les bruits qui fondent l'âme d'un territoire, il existe des silences qui résonnent comme des blessures profondes. À Piton Saint-Leu, la dernière campagne sucrière de 1977 à l'usine de Stella, ne se résume pas à des chiffres ou à des tonnes de cannes broyées. Elle incarne un moment charnière, à la fois remarquable et profondément poignant, où le destin d'une communauté a basculé. Retour sur ce séisme. (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
1977, l'année où l'ultime saison de production cannière fut l'une des plus intenses et des plus fructueuses à Stella. Elle a offert le miroir éclatant d'un engagement total et d'une sueur partagée, celle des planteurs, des coupeurs de canne courbés sur leurs parcelles, des charretiers, des conducteurs de moulins, des grappins et des divers ouvriers d'usine, des cadres, etc.
Pourtant, derrière le grondement incessant des machines, la vapeur des chaudières et le labeur quotidien, cette abondance sonnait le glas d'une page séculaire. Le chant des moulins s'apprêtait à se taire à jamais, sacrifié sur l'autel d'une rationalisation économique froide.
Au cours des années 1970, la politique de restructuration industrielle de la canne, portée par les grands groupes sucriers et les orientations stratégiques, a privilégié la concentration industrielle au détriment des usines décentralisées. L'objectif affiché était de regrouper l'activité sur un plus petit nombre au profit de complexes modernes.
Mais derrière les tableaux de rendement et la logique de modernisation, une réalité humaine a été balayée. Malgré des résultats techniques irréprochables et la vitalité de sa production de 1977, la décision de fermer définitivement Stella Matutina a été entérinée. Une sentence prononcée en haut lieu, loin des réalités du terrain, qui a brisé net le lien viscéral unissant les hommes à leur outil de travail en 1978.
-Un séisme émotionnel et une fracture sociale-
Pour les salariés, les contremaîtres et les familles, cette fermeture a représenté un véritable séisme. Une réunion d'information, froide et distante, a brutalement confronté le personnel à la fin de leur monde.
Au-delà de la perte sèche d'emplois pour beaucoup, c’est tout un modèle de vie solidaire qui s’est effondré. Ce jour-là, ce n’est pas seulement une usine qui a fermé, c’est tout un tissu social vivant qui a été brisé.
Aujourd'hui encore, cette dernière campagne demeure dans nos mémoires comme le crépuscule d'une époque, mais aussi comme le témoignage d'une immense résilience. De cette friche industrielle est né en 1991 un espace mémoriel majeur, le Musée Stella Matutina.
Ce lieu ne doit pas être seulement celui des machines figées dans le temps, il est avant tout le sanctuaire des femmes et des hommes. Il est là pour rappeler que l'histoire de La Réunion ne s'est pas écrite seule, mais par la grâce de ces engagés du sucre, de ces ouvriers et de ces familles qui ont fait battre le cœur de l'usine jusqu'à son dernier souffle.
D'une certaine façon, l'histoire se répète. En 1848, lors de l'abolition de l'esclavage la France a choisi d'indemniser les propriétaires d'esclaves plutôt que les esclaves, un peu plus d'un siècle plus tard, la modernisation et la concentration des usines ont surtout profité aux industriels par le biais de subventions publiques, tandis que les ouvriers subissaient la précarité de plein fouet, traités comme de simples variables d'ajustement.
En se souvenant de ces heures sombres, remettons nos "zarboutans" au centre de notre héritage. Car honorer leur mémoire, c'est refuser l'oubli.
Jean Claude Comorassamy

C'est toujours un grand plaisir de lire vos tribunes. Grâce à vous, la mémoire de nos ancêtres ne sera pas oubliée....Merci à l'hommage rendu à ces travailleurs de la canne à sucre.