À l'usine sucrière de Stella, derrière chaque pierre se cache l'empreinte indélébile des femmes et des hommes qui ont œuvré, trop souvent dans l'ombre et l'oubli. Raconter leur histoire, c'est ranimer le souvenir d'ouvriers d'exception au savoir-faire inestimable. Parmi ces figures clés s'impose notamment Roland Babef, forgeron hors pair dont le travail du fer a scellé la légende du site. Plongée au cœur d'une mémoire vivante. (Photo d'illustration Stephan Laï-Yu / www.imazpress.com)
Durant des décennies, Roland Babef et sa famille ont vécu au rythme du paysage sucrier de Stella, un décor auquel mon enfance reste aussi profondément liée. Leur case « tabisman », mémoire vivante de l'habitat populaire d'autrefois, se dressait à peine à deux cents mètres de l'usine, face aux ruines de l'un des plus anciens fours à chaux du site encore debout. Ancré entre le temple tamoul et notre propre case familiale de l'époque, leur foyer incarnait le cœur battant d'une communauté chaleureuse et soudée.
Chaque matin, bien avant que les sept coups de cloche n'annoncent le début du labeur, le rituel de ce grand monsieur s'animait déjà.
De sa demeure, l’homme s’avançait dans la lumière naissante du jour pour emprunter à pied le court trajet menant à son lieu de travail. Son pas était sûr et décidé, traversant la ruelle du quartier sous le regard respectueux des voisins, dont la plupart étaient des collègues qui se joignaient à cette marche pour se rendre eux aussi à l'usine.
Malgré cet itinéraire quotidien en milieu poussiéreux du « somin karmon », Roland Babef tenait à une élégance irréprochable, chemise soigneusement rentrée dans le pantalon rehaussé d'une ceinture, et son incontournable chapeau ajusté sur la tête, comme le portaient alors de nombreux ouvriers. Il symbolisait, avant même d'avoir franchi l'entrée principale de l'atelier, la grande lignée des figures emblématiques de l'usine, la dignité et la fierté de la classe ouvrière.
C'est ainsi, qu'il regagnait le berceau de son savoir-faire, la forge. Tout en nourrissant la mémoire ouvrière des siens, il y travailla fidèlement jusqu'à la fermeture définitive du site en 1978.
- Une vie à battre le fer quand il était chaud -
Dans ce grand concert industriel de la campagne sucrière, où le grondement continu des moulins et le souffle des chaudières scandaient le quotidien, tout comme durant l'entre-campagne, où le calme revenait progressivement, la forge occupait une place centrale. Véritable cœur de l'atelier mécanique, elle a accueilli Roland Babef pendant plus d'une vingtaine d'années. Pour l'usine, la forge constituait l'organe vital sans lequel aucune machinerie n'aurait pu tourner de manière pérenne.
Dans un passé encore récent, dès que nous franchissions le seuil de l'atelier, une chaleur suffocante nous frappait le visage. L'atmosphère était dense et lourde, là où le métal incandescent se mêlait à l’air sec du foyer. L’odeur y était unique, véritable signature olfactive de la mémoire ouvrière, mariant le charbon en combustion, l'acier chaud et les nuages de fumée qui envahissaient les lieux. Dans la pénombre caractéristique de la forge, le soufflet était actionné manuellement par l'ouvrier Albert, et le flux d'air insufflé faisait crépiter les braises et jaillir des gerbes d’étincelles dorées, maintenant ainsi le foyer à la bonne température.
C’est au cœur de cette grande forge que l'acier prenait vie. Imperturbable face au fracas ambiant qui étouffait le moindre mot, le maître-forgeron Roland Babef et son collaborateur, Albert Hoarau, œuvraient dans une parfaite complicité.
Dans ce crépitement du charbon fraîchement allumé, le fer trouve d'emblée sa place au cœur du foyer. Après une lente cuisson, guidé par des décennies d'expérience, Roland Babef saisit sa pince d'un geste vif et sûr pour extirper du « volcan » de braises la barre portée au rouge cerise. À l'instant même où elle rencontre l'acier froid de l'enclume, la symphonie du métal s'éveille, le coup sec du marteau à main résonne, un « tink » clair qui donne le ton, immédiatement suivi du choc lourd de la masse d'Albert, un « BAM » profond qui fait résonner le fer incandescent. La cadence retentit alors : « Tink, BAM ! Tink, BAM ! Tink, BAM... ».
Sous ce martèlement alterné, guidé par une partition de chocs dont ils étaient les seuls maîtres, la matière s'assouplissait, se pliait et prenait forme. L'opération se répétait à chaque refroidissement du fer, jusqu’à ce que la pièce, enfin forgée, reçoive la trempe finale.
- La forge incarnait l'âme de l'atelier -
Ce savoir-faire ne s'apprenait dans aucun manuel technique, il s'ancrait sur le terrain, forgé par l'œil, la transmission et l’expérience. Roland Babef se remémorait à l'époque avec précision l'exigence et la fierté de cette gestuelle. Pour lui et son coéquipier Albert, tandem indissociable de Stella :
« Dan' la forze, ou navé poin lordinatèr ou lo tèrmomèt po gard kombien degré lété lo fèr. Lo zié lété lo seul zoutil po mezuré. Kan lo fèr i vené rouze cerize, nou savé kil falé frap vite. Kan lo fèr té vir o blan, lété lo bon moman po tremp' ali dan lo, tou sa pa in sekonde avan, pa in sekonde aprè. Si ou rate lo kou, la pièce té kas nét pendan lo fonctionnement lo ban' moulin en plain' koup, et tout' lizine lété arrêtée a kose d'in mové trampaze... ».
Une immense responsabilité pesait alors sur leurs épaules, mais quelle fierté lorsque la pièce forgée résistait sans faillir durant toute la campagne sucrière !
Le travail à la forge dépassait la simple pénibilité physique, il incarnait l'âme de tout l'atelier mécanique. Le travail de cette époque, porté par Roland et Albert, témoignait avec force cette culture professionnelle et la noble conscience qui animaient cette génération d'ouvriers. À Stella Matutina, le forgeron n'a jamais été un simple rouage anonyme de la chaîne de production, il était le véritable garant de cette expertise.
Aujourd'hui encore, alors que le silence a remplacé le fracas des machines et que la fumée du foyer de la forge s'est dissipée, le souvenir de Roland Babef continue de vibrer entre les murs restants de l'ancien atelier. En domptant le feu et la matière pour faire battre le cœur de Stella, cet homme de valeur et d'élégance n'a pas seulement fabriqué des pièces d'acier, il a forgé un chapitre indélébile de notre histoire commune au sein de l'usine sucrière de Stella, qui tend à sombrer dans l'oubli.
« Notre père incarnait une force tranquille et une générosité sans égale », témoignent deux de ses fils, Vincent et Gilbert. « Dévoué jour après jour au bonheur des siens, il a bâti un foyer aimant et chaleureux, tout en nous transmettant des repères essentiels. À travers le souvenir de nos moments de complicité, nos rires partagés et l'héritage d'un homme profondément bon et humble, la mémoire de notre père demeure un phare (°) une lumière qui continue de nous guider, de nous inspirer et d'éclairer notre chemin au quotidien… ». Concluant leur témoignage par cette anecdote marquante, gravée dans leur mémoire d'enfance, et encore aujourd'hui : « Alors que notre père et Albert s'affairaientt à démonter une ou deux lames cassées du défibreur (shredder), l'appareil chargé de trancher la canne avant son passage dans le premier moulin, quelqu'un a mis, par inadvertance, la machine en marche. Par miracle, le pire a été évité, l'accident n'a eu fort heureusement d'autre conséquence que quelques plaies importantes au bras.. ».
Ce souvenir traumatisant leur a permis de mettre en lumière sur les réalités de l'époque : « le manque criant de sécurité, la pénibilité, les conditions de travail et l'absence totale de protection pour les ouvriers, souvent contraints de trimer pour un salaire de misère...» soulignent encore Vincent et Gilbert. En guise de conclusion, ils ont tenu à honorer une fois de plus la mémoire de leur père Roland Babef, l'artisan forgeron qui leur a tant transmis.
Rendre hommage au forgeron Roland Babef gardien de mémoire à l'usine sucrière de Stella, c'est raviver la flamme du monde ouvrier et transmettre aux jeunes générations l'exemple d'un héros du quotidien. Dans la « fournaise » de l'atelier, il a forgé un héritage de dignité que sa famille et ses amis porteront toujours avec honneur. Tant que le fer et le travail de l'homme trouveront un écho, sa mémoire continuera de briller.
Jean Claude Comorassamy, ancien "travayèr tabisman"

Ma la vi misié jan clod hier avèk in grande simplicité porté lo plato kamfe alimé a koté son frèr ék nové à la fèt kavadi Stella dan' "somin karmon " avèk osi bonpé koreligionèr...lo boug lé dos avèk son gayar lartik !
Super article ! Rempli d'émotions, on s'y croyait vraiment à visiter la forge de l'usine ! Bel hommage.
Très belle article merci à vous de rendre hommage à notre père