Dans les hauts de Saint-Leu, à deux pas du temple Tabisman et du musée Stella Matutina, une fière silhouette de pierre défie le temps, le premier four à chaux de l'ancien domaine des Dussac. Le foyer de l'édifice s'est éteint depuis bien longtemps, cependant ce vestige silencieux continue de raconter l’une des pages les plus méconnues et les plus intenses de notre histoire industrielle et humaine de Stella. Retour sur ce précieux patrimoine (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
Au XIXᵉ siècle, sous le règne de la famille Dussac, le domaine de Stella Matutina dépassait le cadre de la simple sucrerie et distillerie, il s'agissait d'une véritable cité industrielle où chaque effort de la communauté concourait au développement et au succès de l'empire sucrier. C'est dans cette dynamique qu'emergea le four à chaux.
La chaux était en effet un ingrédient indispensable à la clarification du jus de canne brut, étape fondamentale pour sa transformation en sucre pur, et dont l'usine avait un besoin constant. Au-delà de ce rôle industriel, elle servait également de liant dans la construction des bâtiments ou encore pour le blanchiment des murs des églises et des cimetières...etc.
Avant d'alimenter le four avec des bûches soigneusement débitées, tout commençait par la mer. Chaque matin, bien avant l’aube, des hommes, des femmes et des enfants chapeau vissé sur la tête, descendaient vers la mer, panier au bras, prêts pour récolter les coraux poussés par les vagues. Le travail débutait en bordure du rivage, pieds nus parfois un morceau de pneu usagé découpé et ficelé au pied faisait office de chaussure, s’avançaient même dans l’écume des vagues, pour ramasser à la main ces fragments de coraux morts pour certains et vivants pour d'autres, appelés scientifiquement madrépores (source internet) rejetés par l'océan.
Pierre par pierre, ces éclats de calcaire blanc remplissaient de grands paniers tressés en bambou, soigneusement alignés le long de la plage.
- La charrette à bœufs pour transporter les coraux -
Puis venait le temps du transport et de l'effort physique. Ces lourdes charges de l'époque étaient hissées sur les têtes avant d'être transbordées dans des charrettes à bœufs avant l'arrivée des camions. Dans le grincement strident des roues en bois et sous le soleil écrasant de la côte de St-Leu, le convoi remontait lentement les pentes arides de Stella. Guidé par le pas lourd et cadencé des bêtes, il acheminait sa cargaison jusqu’au pied du four, au cœur du quartier de l'usine.
Une fois arrivés près de l'actuel temple Tabisman, les ouvriers assuraient la manutention finale. Les coraux séchés étaient hissés jusqu'au sommet de l'édifice, puis empilés méthodiquement en alternance avec des strates de bois de chauffe. Allumé par la base, le four devenait un véritable brasier dépassant les 900 °C. La roche marine s'y consumait durant plusieurs jours pour se métamorphoser en chaux vive. Après le refroidissement à l'eau, le broyage et la mise en sacs, elle était acheminée vers la sucrerie toute proche.
Aujourd'hui, alors que la collecte du corail est fort heureusement interdite depuis la fin des années 1960 afin de préserver nos écosystèmes marins et notre lagon, les fours à chaux de manière générale dont celui de Stella ont fermés les uns après les autres, désormais ils restent de précieux gardiens de notre mémoire. De plus celui de Stella était devenu l'endroit où les enfants du quartier dont mes frères et moi-même venaient s'amuser à l'époque de sa fermeture.
À Saint-Leu, l'histoire ne s'arrête d'ailleurs pas à Stella, le four à chaux des Meralikan, lui aussi éteint mais avec dérogation jusqu'à 1995, est devenu un site patrimonial protégé, restauré et mis en valeur par le Territoire Ouest, témoignant de l'importance cruciale de cet artisanat dans le développement de la commune (Source TO).
Telle une sentinelle de basalte, cette "usine à chaux " nous rappelle que la mémoire du sucre ne se limite pas à la seule pénibilité du travail de la terre ou au bruit mécanique des moulins à vapeur, il s’est aussi bâti dans ce va-et-vient éprouvant entre le rivage et la montagne, au rythme écrasant des paniers de corail et des charrettes à bœufs. C'est ce patrimoine culturel et humain, né du labeur acharné des engagés et nourri par la ferveur spirituelle qui anime encore la mémoire du quartier de Stella, qu'il nous appartient plus que jamais de préserver, d'honorer et de transmettre aux générations futures.
Jean-Claude Comorassamy

Je crois monsieur que tous vos écrits publiés devraient être consignés dans une banque d'archives du Musée de Stella. Ils font partis du patrimoine d'exception. Que pense le directeur du musée et de son équipe ?
Cher ami, tu es et restera la mémoire vivante de l'histoire sucrière. Merci de nous replonger dans ce "tan lontan " et bravo Jean Claude !
Est-ce une manière de participer à la conférence sur les engagés du sucre qui aua lieu ce matin au musée ? Vos écrits sur l'histoire de Stella sont une fois de plus passionnants et émouvants, comme votre dernier ouvrage. Petite remarque, beaucoup sont à la recherche de votre livre, épuisé aussi bien au musée qu'à l'espace de la grande surface d'à côté. Stock épuisé ? Merci de nous faire revivre cette mémoire et histoire.