Tribune libre de Paul Hoarau

La question des dysfonctionnements de la justice à La Réunion, n’est pas réglée

  • Publié le 29 juin 2026 à 11:28
  • Actualisé le 29 juin 2026 à 12:47
rassemblement pour Lyhanna

"Les enfants ne sont plus protégés" : c’est le cri proféré dans les rues jusqu’aux plus hautes sphères de la République. Le Président, le Premier Ministre, le Garde des Sceaux ont dit haut et fort que la mort de Lyhanna aurait pu être évitée s’il n’y avait pas eu de dysfonctionnements dans le traitement de cette affaire. (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

Le manque de moyens, la surcharge de travail qui pèse sur les fonctionnaires de justice, la légèreté de certains à traiter les plaintes des victimes, sans compter les cas extrêmes de complaisance, toutes les causes des malheurs des justiciables ont été évoquées jusqu’aux
plus hautes instances de l’État.

Il ne s’agit pas de jeter l’opprobre sur l’institution judiciaire de la République. Il faut prendre en compte l’insuffisance des moyens dont elle dispose et de la surcharge qui en découle pour ceux qui en ont la responsabilité. Il faut aussi prendre en compte l’état d’esprit, la mentalité d’une société à qui l’on a inculqué l’idée qu’il "est interdit d’interdire". Il faut enfin, ne pas oublier ceux qui ont participé positivement à ce dysfonctionnement.

De cet ensemble de causes, les conséquences restent dramatiques. Dans le cas de Lyhanna, il y eu la mort d’une enfant dans des circonstances horribles. Pensons au chagrin des parents !

Quoique fassent les uns et les autres, les autorités, rien ne leur rendra leur fille. Et Lyhanna n’est certainement pas la seule victime, pour ne rester qu’en France.

Si dramatiques que soient les dysfonctionnements concernant les violences sexuelles, les crimes, notamment sur les enfants, il ne faudrait pas que les enquêtes et les réformes engagées se limitent à cela. De nombreux adultes, en dehors de ces crimes, sont aussi
victimes des dysfonctionnements. Les conséquences ne sont pas toujours la mort, mais sont néanmoins dramatiques.

Telle personne, en confiance, porte plainte parce qu’un créancier ne lui paie pas ce qu’il lui doit.

Au fil de la procédure, en raison de dysfonctionnements avérés, la plaignante devient l’accusée, connaît la prison, est dépossédée de sa maison et ne peut plus répondre à de bonnes offres d’embauche à cause de son casier judiciaire.

Telle autre, engagée en confiance dans une affaire, devient la victime de dysfonctionnements qui produisent des jugements favorables aux escrocs, est condamnée à des dépenses qui grèvent les finances de la famille et la dépossèdent de ses biens.

Telle autre, voit ses maisons vendues, à son insu, à l’insu de son mandataire universel, lequel est désarmé devant les agressions illégitimes des occupants.

Je pourrai multiplier ces cas. Ils sont plusieurs dizaines bien connues. Leurs affaires, au surplus, traînent depuis dix ans, parfois plus. Dans certaines de ces affaires, il y a eu mort d’homme.

A La Réunion, une association, "Le Collectif pour la Réparation des Injustices" (le CRI), a été créée pour la défense de ces victimes. Une commission d’enquête parlementaire a été constituée : "La commission d’enquête sur les dysfonctionnements obstruant l’accès à une justice adaptée aux besoins des justiciables ultramarins".

Trois parlementaires réunionnais – MM Philippe Naillet, Jean Hugues Ratenon et Joseph Rivière - font partie de cette commission. M. Ratenon en est même un vice-président.

On notera, en passant, qu’une fois de plus, l’Outre-mer est stigmatisée. En effet, si le mal sévit dans les Outre-mer comme il sévit à la Réunion, il est aussi vrai – l’affaire de Lyhanna l’a montré– qu’il sévit aussi en France.

Un rapport de la Commission, de 277 feuilles A4, analyse la situation en Guyane, à Mayotte, à Wallis et Futuna et à Saint-Pierre-et-Miquelon, à La Réunion, La Martinique, La Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy ("des vitrines de l’Outre-mer qui cachent des réalités contrastées" dit le rapport), en Nouvelle Calédonie et en Polynésie Française.

Cette commission parlementaire est créée le 6 juin 2025. Le 12 novembre 2025, trois représentants du CRI sont auditionnés par la commission. Création, audition, rapport, de juin à novembre 2025, sont passés dans l’ignorance des Réunionnais. Ce n’est qu’en 2026, alors que la commission a déposé son rapport le 27 novembre 2025, que son existence apparaît aux Réunionnais, à l’occasion du passage du Garde des sceaux dans l’île.

En tout état de cause, personnellement, personne ne m’en a parlé. J’aurais dû être pourtant mis au courant, compte tenu de mon implication dans cette cause, compte tenu des articles que j’ai produits dans mon "Journal", compte tenu des entretiens que j’ai eus avec des "victimes".

Normalement, dès la constitution de la commission, les Réunionnais auraient dû être mobilisés.

Pour commencer, les parlementaires auraient dû contacter les victimes (elles sont connues), les réunir, échanger avec elles ; dès la constitution de la commission, les victimes du CRI et les autres qui n’appartiennent pas à l’association ou qui ne sont pas directement concernés par les dysfonctionnements, auraient dû se réunir pour préparer la rencontre avec la commission, pour préparer les auditions. Dès la constitution de la commission, les choses auraient dû bouger dans l’île, comme elles ont bougé en France après l’assassinat de Lyhanna.

A l’audition du CRI, le rapporteur de la commission pose la question : « Vous avancez des accusations que je qualifierai de graves, ma première question porte donc sur la véracité des allégations : disposez-vous d’éléments tangibles pour les étayer ? ».

Parmi les réponses, je citerai la plus proche de la question : « Ces faits que nous avons identifiés et consignés dans des rapports sont parfaitement avérés et effectivement graves. » L’auteur poursuit qu’une plainte comportant plus de vingt cas de faux a été transmise aux services du préfet, sans suite.

L’auteur, toujours, fait état du fait que le procureur général, saisi lui aussi, n’a pas fait ce qu’il aurait dû faire. Ce qui a été demandé, ce ne sont pas les démarches faites ici ou là, mais des "éléments tangibles pour étayer les faits".

Avec une bonne préparation de l’audition, les Réunionnais auraient pu présenter à la commission elle-même "des éléments tangibles."

C’est d’autant plus regrettable que le rapporteur précise que : "Concernant vos déclarations et les éléments que vous mentionnez pour attester de leur véracité, je m’engage, si tout cela s’avère exact, à saisir le ministère de la justice, car les faits que je viens d’entendre sont proprement invraisemblables et nécessitent des réponses. Si ces allégations, que le président et moi-même considérons comme scandaleuses, se confirment, les conséquences pourraient être considérables."

Mais ce rapporteur aborde d’autres aspects : "... si les faits (que vous avancez) sont avérés, comment expliquer qu’ils ne suscitent pas un retentissement plus important sur le territoire de La Réunion ? Les situations que vous décrivez me paraissent en effet d’une gravité exceptionnelle."

Une des réponses réunionnaises à cette question est un aveu : "Même quand nous organisons des manifestations pour nous faire entendre, nos revendications restent lettre morte".

Devant cette affaire réunionnaise, plusieurs observations viennent à l’esprit :

1. La première observation, c’est la division des victimes. Personnellement je n’ai jamais pris parti pour les uns ou pour les autres. Pour moi, aucune affaire particulière est plus importante que d’autres. C’est un ensemble qui est en cause, c’est l’ensemble qui doit faire bloc.

2. La deuxième observation qui découle de cette division, c’est l’impréparation. Dès la constitution de la commission d’enquête, toutes les victimes auraient dû faire bloc pour rassembler « les éléments tangibles pour étayer les faits » (documents, jugements, faux, etc.)

Dès la constitution de la commission, un dialogue entre les victimes unies et les parlementaires, notamment les membres de la commission, aurait dû être établi pour approfondir la question des dysfonctionnements et de leur cause.

3. La troisième conséquence de la division des victimes, de l’ignorance de l’intérêt porté par la nation à la question par la création de la commission parlementaire, de l’absence d’intérêt des parlementaires, du manque de préparation collectif réunionnais, la conséquence de tout cela est qu’à La Réunion, pour la commission, il n’y a pas de "tension : La Réunion est une « des vitrines de l’Outre-mer qui cachent des réalités contrastées."

4. La quatrième conséquence de tout cela, c’est l’indifférence de l’opinion. "... si les faits sont avérés, comment expliquer qu’ils ne suscitent pas un retentissement plus important sur le territoire de La Réunion ?" interroge le rapporteur de la commission. "Malgré nos manifestations, nos revendications sont restées lettres mortes" répond un membre du CRI.

Dans cette affaire, comme dans bien d’autres affaires réunionnaises, la division est mortelle.

"Si untel i vien, mi vien pas", "Je ne me sens pas bien là, je m’en vais", "il faut éviter untel". Il n’y a pas l’esprit de rencontre pour trouver, ensemble, des solutions. Il y a affrontement pour tenter d’imposer sa solution, de s’imposer tout simplement. Il n’y a pas la conscience « d’une communauté de destin", mais des égocentrismes exclusifs.

Dans l’affaire des dysfonctionnements de la justice, comme d’une façon générale, la faiblesse de ceux qui posent les problèmes, principalement parce qu’ils sont divisés, et la présence de ceux qui sont satisfaits de la situation, permet à l’autorité centrale, au nom de l’indivisibilité qui cache l’uniformité, de proclamer que tout va pour le mieux à La Réunion "vitrine de l’Outre-mer", à part "quelques réalités contrastées."

La question des dysfonctionnements de la justice à La Réunion, n’est pas réglée.

Il est impératif et urgent que les victimes – du CRI ou d’ailleurs – soient unies pour rassembler d’une seule voix "les éléments tangibles pour étayer les faits". Il semble également important que les parlementaires, aujourd’hui impliqués dans cette affaire, rencontrent les victimes pour envisager la suite à donner.

C’est dans ces conditions, que les médias et l’opinion se mobiliseront. Les foules rassemblées dans tous les coins de France pour Lyhanna sont un exemple. Tout cela doit être fait dans le respect de l’institution judiciaire, à la recherche seulement des causes humaines et autres, et des remèdes. L’assassinat de Lyhanna a provoqué ce mouvement pour les crimes sexuels contre les enfants, ce mouvement doit être étendu au dysfonctionnement de la justice en général.

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