Vie chère, pénuries d'eau, épidémies, montée des eaux, vieillissement, narcotrafic : avant de frapper l'Hexagone, les crises touchent souvent nos territoires d'abord. Pour Joseph Kaiha, président de l'Association des Communes et Collectivités d'Outre-Mer (ACCD'OM), la France gagnerait à traiter ses Outre-Mer comme des sentinelles. (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
Il existe en France un système d'alerte précoce que personne ne consulte. Il s'étend de l'Atlantique nord au Pacifique sud, de la Caraïbe à l'océan Indien et jusqu'aux terres australes. Il compte onze territoires habités et près de 2,9 millions de nos concitoyens. Ce système, ce sont les Outre-Mer.
Parce que nos territoires sont insulaires ou enclavés, exposés aux aléas et plus fragiles économiquement, chaque déséquilibre français ou mondial s'y manifeste plus tôt et plus fort. Ce n'est pas une intuition : c'est une chronologie.
La vie chère, structurelle en Outre-Mer, ressentie partout. En 2009, la Guadeloupe vit 44 jours de grève générale contre la "pwofitasyon" (le profit) : prix, carburants, marges de la distribution. Le mouvement s'achève par l'accord Jacques Bino, qui accorde 200 euros aux bas salaires. On y voit alors une affaire antillaise. Neuf ans plus tard, les Gilets jaunes occupent les ronds-points de l'Hexagone pour les mêmes raisons : carburant, pouvoir d'achat, sentiment d'abandon. Aujourd'hui encore, l'alimentation coûte de 30 % à 42 % plus cher dans les Départements d'Outre-Mer, 45 % en Polynésie française et jusqu'à 78 % en Nouvelle-Calédonie (Insee et ISPF, 2022).
Le climat, un enjeu depuis toujours. Cyclones, sécheresses, montée des eaux : nos géographies nous placent en première ligne. En 2017, l'ouragan Irma détruit, selon le président de la collectivité, 95 % de Saint-Martin, pour un coût estimé à 1,9 milliard d'euros. À Saint-Pierre-et-Miquelon, le village de Miquelon-Langlade est en train d'être déplacé face aux risques de submersion, une première en France. Ce que nos élus apprennent là-bas, en financement, en concertation, en droit, les communes littorales de l'Hexagone en auront besoin demain.
La démographie. En 2014, la Martinique avait exactement la même part de seniors que l'Hexagone : 24 % de 60 ans et plus. En 2025, ils sont 36 %, contre environ 28 % pour l'Hexagone. La Martinique est déjà la région la plus âgée du pays. À l'autre bout du spectre, Mayotte abrite la première maternité de France.
La géopolitique. C'est grâce aux Outre-Mer que la France possède le deuxième espace maritime du monde (97 % de ses 10,9 millions de km²), et qu'elle est présente dans tous les océans. C'est aussi par eux qu'on l'attaque. En décembre 2024, le service de vigilance Viginum a mis au jour une campagne d'influence étrangère qui exploitait justement les failles de la relation entre la France et ses Outre-Mer.
Ces crises ne doivent plus apparaître comme des problématiques lointaines, mais comme des signaux d'alerte qui s'adressent à toute la France. Les observer, les reconnaître, accompagner les adaptations et faire confiance à ceux qui les vivent déjà pour faire naître des solutions, c'est non seulement le rôle de l'État, mais l'intérêt de la Nation.
Encore faut-il pouvoir lire ces signaux. Les Outre-Mer restent un angle mort de la statistique publique. En 2008, moins d'une enquête nationale sur deux couvrait les départements d'Outre-Mer. Aujourd'hui encore, la dernière enquête sur le budget des familles y date de 2017, et celle sur les personnes sans domicile ne couvre que l'Hexagone. Comment anticiper ce que l'on ne mesure pas ? Les élus de l'ACCD'OM ont d'ailleurs voté, en novembre 2025, une motion pour renforcer la capacité de collecte du service statistique du ministère des Outre-Mer.
- Au pire, être prêt -
Si l'Hexagone avait écouté La Réunion en 2006, quand le chikungunya frappait un habitant sur trois, il aurait abordé l'arrivée du moustique tigre avec vingt ans d'expérience.
Nos territoires ont développé une culture du risque, une pratique de la gestion de crise et des solutions de terrain que l'État n'exploite pas pour améliorer sa capacité d'adaptation. Pire, faute d'accompagner les adaptations dont nos territoires ont besoin, il laisse se creuser, année après année, l'écart entre les Outre-Mer et l'Hexagone.
- Au mieux, rectifier le tir -
Pour que certaines crises ne traversent jamais les océans, il n'est pas trop tard. Le chlordécone, utilisé aux Antilles, contamine encore 81 % des adultes en Guadeloupe et 86 % en Martinique, selon Santé publique France en juin 2026. En Polynésie française, après 193 essais nucléaires, l'État a attendu 25 ans pour reconnaître que « la nation a une dette ». Ces deux histoires ont le même ressort : des signaux d'alerte entendus trop tard, et une reconnaissance qui a mis trop longtemps à venir. Au moment où la France découvre les "polluants éternels", ces leçons valent pour tout le pays. Observer, reconnaître, faire mieux.
- Quand on nous écoute, on découvre ce qui marche -
Dans des cas trop rares, où l'État a écouté nos territoires et accepté d'adapter ses règles, il a découvert des solutions qui fonctionnent pour tout le pays. Créé en 1961 aux Antilles et en Guyane, le Service militaire adapté est aujourd'hui activé dans sept territoires pour favoriser l'insertion des jeunes : 80 % de ses volontaires trouvent un emploi ou une formation à leur sortie. Cinquante-quatre ans plus tard, l'État en a tiré le Service militaire volontaire, directement inspiré du modèle ultramarin.
À La Réunion, l'aérogare des arrivées de l'aéroport Roland-Garros est présentée comme le premier terminal bioclimatique au monde en zone tropicale. Elle fonctionne sans climatisation, grâce à plus de 800 fenêtres à lamelles automatisées, et consomme environ 60 % d'énergie de moins qu'un bâtiment climatisé. Les bâtiments publics de l'Hexagone, écoles en tête, qui doivent s'adapter aux vagues de chaleur, ont tout à y apprendre.
- Faire des Outre-Mer la vigie de la France -
L'Outre-Mer n'est pas une charge pour la République, c'est son poste avancé. Il faut changer de paradigme pour nos territoires, et les considérer comme une fenêtre sur l'avenir de la France.
Concrètement, nous proposons que chaque signal grave observé en Outre-Mer, sanitaire, social, environnemental ou économique, fasse l'objet d'une analyse systématique de ses conséquences pour l'ensemble du pays, et que les solutions qui y réussissent soient évaluées pour être étendues. Pour cela, il nous faudra aussi mesurer : donner à l'Observatoire des Outre-Mer les moyens de produire des données, et pas seulement de compiler celles qui existent, et étendre systématiquement les enquêtes nationales à nos onze territoires.
Mais surtout n'oublions pas que l'Outre-Mer c'est bien plus qu'une simple vigie, c'est une richesse majeure de notre pays. En prendre soin est un enjeu pour la France et pour les près de 2,9 millions de Français qui y vivent. Pour cela, l'État doit s'engager fermement dans le rattrapage de nos retards structurels, mais aussi favoriser les solutions proposées par nos territoires et les accompagner jusqu'à leur mise en œuvre.
Les maires des Outre-Mer voient venir les crises, et ils portent déjà des solutions. Ils demandent à être entendus avant que ces crises n'arrivent ailleurs, et accompagnés pour combler les retards qui fragilisent leurs territoires. Regarder les Outre-Mer, c'est regarder vers l'avenir de la France. Encore faut-il ouvrir les yeux.
Joseph Kaiha
Président de l'Association des Communes et Collectivités d'Outre-Mer (ACCD'OM)
