Tribune Libre de Michaël Crochet

Lettre ouverte au Recteur de La Réunion et aux membres du Conseil académique des langues régionales

  • Publié le 18 août 2026 à 12:00
  • Actualisé le 18 août 2026 à 12:25
Michaël Crochet, colistier de Régions et Peuples Solidaires

"…Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme..." Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme. Et j’ajoute : le carriérisme. (Photo DR/www.imazpress.com)

Comme tous vos prédécesseurs arrivant à La Réunion, en général dûment informés que la question de l’enseignement du créole réunionnais est un sujet sensible, vous n’avez pas dérogé à la règle du petit couplet rassuriste en affirmant d’emblée sur Réunion la 1ère : « … [que vous aviez] compris que c’est un sujet qui fait partie des sujets qui déterminent la réussite de l’école à la Réunion… ».   

Lors de vos interventions dans les médias où le maître-mot est « l’inclusion », vous avez souvent mis l’accent sur le second degré, en évoquant notamment la création de 13 postes supplémentaires, sans accorder la même attention au premier degré. Il y a cependant un chiffre que vous n’avez pas mis en avant, et pour cause : sur les 112 630 élèves que comptait le premier degré durant l’année scolaire 2025/2026 (1), dont 41 510 en maternelle, seulement 1250 élèves (1.08 % !) étaient scolarisés en classe bilingue et ce, un quart de siècle après la reconnaissance de la langue réunionnaise !   

Pourtant le cadre a été fixé très tôt dans un texte approuvé à l’unanimité en décembre 2001, par le Conseil académique de la langue et de la culture réunionnaises – dénommé comme tel ! - où Madame Evelyne Pouzalques, IAIPR de Lettres Chargée de mission à cette époque, mettait en exergue « …le désarroi de nombre d’élèves lorsqu’ils constatent que le créole n’est que toléré à l’école, voire refusé, et qu’au mieux le passage d’une langue à l’autre ne sert qu’à asseoir leur apprentissage du français… ».  Et elle concluait à la nécessité « …d’un effort particulièrement important en direction de l'enseignement maternel et élémentaire où se nouent les premières difficultés conduisant à la diglossie afin de mettre en place les bases d'un véritable bilinguisme… ».  
      
Vingt ans après, l’Axe 1 du Projet Stratégique 2021-2025, « Une école pour s’épanouir et prendre confiance en soi » poursuit dans la même veine, tout au moins dans les termes : « …Avec 80 % d’élèves évoluant en milieu créolophone, le bilinguisme créole/français doit être un facteur de réussite vers le plurilinguisme. Mais cette situation [de diglossie] peut aussi générer chez certains élèves un manque de confiance et des difficultés à l’oral : phénomènes de mutisme lors de l’accueil en maternelle, mécanismes d’hybridation dus à la proximité entre les deux langues pouvant générer une instabilité parfois inhibante…avec possible repli sur soi… ».  
  
Au mois de mai a été publié, sous votre signature, le Projet Stratégique Académique 2025-2029 qui, dans son « Action 23 », prévoit de « Poursuivre la valorisation du créole dans les écoles et les établissements pour une meilleure connaissance et prise en compte du contexte territorial dans les apprentissages ». Il est pertinent ici de rappeler par ailleurs vos propos dans Le Quotidien de la Réunion du 19 août 2025 : « …Il faut que la maîtrise du créole devienne le levier de l’apprentissage de toutes les autres langues… ».  

- "Exit un « bilinguisme » résiduel" -
 

Il n’est pas nécessaire de faire l’exégèse de l’Action 23 pour comprendre à quel point cette formulation symbolise une condescendance institutionnelle, induit à nouveau une hiérarchie des langues mais traduit aussi un véritable recul de la politique linguistique avec « fransé anlèr, kréol atèr » ! Notre constat s’adosse à l’objectif préconisé dans le rapport rédigé par l’Inspection Générale de l’Éducation, du Sport et de la Recherche en décembre 2020, dont vous trouverez un extrait ci-après :  

« …Tendre vers des enseignements authentiquement linguistiques   

L’enseignement des langues régionales et premières ne doit pas être considéré comme une simple concession ou la seule reconnaissance d’une culture…ce qui nécessite une professionnalisation plus grande de cet enseignement…Pour cela, il faut être ambitieux et aller au-delà des actions culturelles, de la perpétuation des coutumes, pratiques patrimoniales et célébrations, même si elles sont utiles… »  

Dans ce même rapport, à propos du créole, il est écrit : « …La fonction fondamentale des enseignants n’est pas d’organiser une animation, mais de mettre tout en œuvre afin de faire réfléchir les élèves sur les réalités culturelles et linguistiques concernées. Le fait que la LVR [langue Vivante régionale] soit enseignée désormais comme une langue vivante à part entière implique de faire de la langue et de la culture créoles un objet d’étude que l’on met à distance afin d’en analyser les fonctionnements, les richesses, les mystères et contradictions ... ».  
  
Monsieur le Recteur, nous avons bien compris votre message : exit un « bilinguisme » résiduel, voici venu le  
temps du plurilinguisme virtuel avec le Plan Langues (cadre européen) porté par l’IEN correspondante académique Plan langues et Langue vivante régionale. Vous avez certainement visionné le documentaire intitulé « La Réunion, enfin le créole réunionnais à l’école » diffusé sur un réseau social par « emilie_filme » où, dans un propos clair-obscur au terme duquel on en perdrait son latin, ladite responsable académique :   
  
- Confirme bien l’importance cruciale du bilinguisme pour « la construction de soi…la fierté [de connaitre] sa culture » en soulignant par ailleurs que cela contribue à créer les conditions « …d’un climat scolaire apaisé… » préservant « …la santé mentale des élèves… » ;  
- Rappelle qu’il s’agit d’une option facultative et qu’on ne peut pas « …imposer une langue à une famille… » (!) en omettant délibérément de préciser qu’en 25 ans, aucune information, sous quelque forme que ce soit, n’a été diffusée par le Rectorat à destination des familles, dont beaucoup ont intériorisé un complexe d’infériorité linguistique ;  
- Ne semble pas réaliser que la politique académique qu’elle défend, en soutenant à l’envi que « …tout est dans le PSA… », est contraire à l’esprit et aux objectifs des dispositions de la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires, que la France n’a toujours pas ratifiée.  

- Une identité de remplacement -

À chacun.e sa « petite omission », l’IEN Plan langues ne mentionne pas l’objectif hautement « stratégique » de cette nouvelle orientation, pourtant inscrit en toutes lettres dans le Bilan d’étape de la mise en œuvre du PSA 2021-2025 de novembre 2022 : « Mieux se connaître pour construire une identité nationale, européenne et internationale ». Une identité de remplacement ? Au prix du krazé-pilé de nout kalité rényoné et sans prendre en compte notre indianocéanité ?  
  
Parce que ni dans leur lettre, ni dans leur esprit, les « orientations » du PSA 2025-2029 (Projet stratégique Académique) ne respectent tout un corpus juridique, notamment la Convention relative aux droits de l’enfant, les recommandations du Conseil des droits de l’homme et le principe d’égale dignité des langues et cultures,  

Parce que vous avez qualifié de « politique » notre proposition citoyenne de PELCR (Plan pour l’Enseignement de la Langue et de la Culture Réunionnaises) et que celui de « …faire rayonner la France, par le biais de l'éducation, dans cette région du monde”, en décrétant que « …La Réunion est un avant-poste de la République… », relève, elle aussi, éminemment du politique,  

Parce que le choix des mots est un marqueur puissant : quand vous assignez notre langue Tout-Monde à la fonction « …de vecteur d’épanouissement…au service des valeurs de la République, une et indivisible… » simplement « …ouverte… » à la pluralité des langues et cultures… », comment pouvez-vous prétendre que cette « politique linguistique » serait apolitique ?  

Parce qu’il est indiscutable que les recherches en linguistique, en psycholinguistique et en neurosciences convergent pour démontrer les multiples bénéfices d’un bilinguisme précoce,  

Parce que la langue maternelle de nos marmay, zarboutan de notre Batarsité et première langue régionale de France par le nombre de ses locuteurs, doit avoir la place qui lui revient de droit dans l’école de la République,   

- La mobilisation de toutes les forces vives de nout Nasyon rényoné -

Monsieur le Recteur, j’assume pleinement d’épeler ceci :  le PSA n’est qu’une étape supplémentaire d’un linguicide programmé. Á ce niveau de responsabilité, l’orientation que vous avez définie, d’essence néocoloniale, est attentatoire à l’intérêt supérieur des marmay lékol,  

Mesdames et Messieurs les membres du CALR, je suis sidéré de voir que certains d’entre vous, notamment ce bel aréopage de sapèr èspécialis, tenants de la posture « dann wi na pwin batay », se confortent dans le rôle de supplétifs mutiques alors même que leur expertise et leur niveau de compétences font la fierté de notre péi,  
  
En ce jour de rentrée de l’année scolaire 2026-2027, j’appelle au sursaut et à la mobilisation de toutes les forces vives de nout Nasyon rényoné afin que notre PELCR/PLNZ (Plan Lamontraz Nout Zarlor), dont personne ne conteste la validité et la conformité à tous les textes concernant les langues régionales, devienne le cadre officiel pour l’enseignement de la langue et de la culture réunionnaises et de l’Histoire de notre péi.  

Enfin et surtout, je propose la création d’une commission d’expertise indépendante sur la politique linguistique académique placée sous l’égide de représentants du Défenseur des droits et/ou de la Commission nationale consultative des droits de l’homme.  Elle pourrait être composée de représentant.e.s du Conseil de l’Europe et/ou du Réseau européen pour la promotion de la diversité linguistique, de représentants du Sénat, de la Délégation aux droits des enfants et du Groupe d'études "Langues et cultures régionales" de l’Assemblée nationale…ainsi que de linguistes experts.  
  
Lo PLNZ, tout lo PLNZ riyink lo PLNZ - Le PELCR, tout le PELCR , rien que le PELCR  
  
Ayant présenté ma démission du CALR, je laisse désormais chacun.e face à ses responsabilités. 

Pour solde de tout compte.

(1) Rentrée scolaire 2026-2027 : 110.890 élèves dans le premier degré.

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