94% des demandes des communes ont été intégrées au projet de schéma d’aménagement régional. C’est le chiffre que la Région donne elle-même. Nous ne le contestons pas : nous disons qu’il décrit un document d’enregistrement, pas un projet d’aménagement (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)
Le schéma prévoit d’ouvrir à l’urbanisation 3.800 hectares d’ici à 2050. Il faut d’abord mesurer ce que cela signifie physiquement, avant d’en débattre politiquement.
Chaque hectare rendu imperméable est un hectare qui n’absorbe plus l’eau. "L’imperméabilisation des sols agit comme un multiplicateur direct du risque d’inondation et de la dégradation des milieux récepteurs", écrit le schéma. Moins d’infiltration, ce sont des nappes qui ne se rechargent plus et, donc, des sécheresses plus sévères. Plus de ruissellement, ce sont des crues plus violentes et des glissements de terrain sur des pentes déjà instables. C’est aussi davantage de terres et de polluants emportés vers la mer, et donc des récifs qui se dégradent ; ces mêmes récifs dont le schéma dit pourtant qu’ils jouent "un rôle fondamental de protection naturelle contre les risques littoraux".
Le document nomme lui-même ce mécanisme : il l’appelle un "cercle vicieux" : "imperméabiliser aggrave l’aléa, l’aléa dégrade les protections naturelles, la dégradation augmente l’exposition". Nous savons donc exactement ce que nous faisons. C’est la définition du déni : non pas ignorer, mais savoir et persister.
Il faut enfin rappeler une caractéristique de ce document dont on parle peu : le schéma d’aménagement régional transforme le sol en argent, en euros. Il suffit d’un trait sur une carte, sans travail préalable sur le terrain, pour créer de la valeur foncière. C’est pourquoi il y a eu quatre cents demandes. Et c’est pourquoi un taux de satisfaction de 94 % n’est pas un indicateur de qualité : un arbitrage suppose des refus. La question n’est pas de savoir si ces demandes étaient légitimes, beaucoup le sont, mais au nom de quoi elles ont été départagées. Or, elles ne l’ont pas été sur la base d’une vision territoriale, puisqu’il n’y a jamais eu de véritable projet débattu.
Le chapitre individualisé consacré au changement climatique ne nous a été communiqué qu’en juin 2026, bien après que la répartition des capacités d’extension urbaine eut été arrêtée. Un diagnostic qui arrive après les décisions ne peut plus les corriger et de fait il ne les a pas corrigées : ni la contrainte hydrique, ni l’état des récifs n’ont modifié une ligne de cette répartition. Il ne s’agit pas d’un détail de procédure mais d’une défaillance de méthode qui n’échappera pas à l’autorité environnementale.
Ce schéma, tel que ses règles sont écrites, déséquilibre, expose et appauvrit.
Le rééquilibrage annoncé est en régression par rapport aux deux schémas précédents
Le rééquilibrage du territoire n’est pas une revendication nouvelle. C’est un principe que la Région s’est fixé à trois reprises.
En 1995, il figure au chapitre "Les principes" : "Les micro-régions Sud et Est ont vocation à devenir des pôles majeurs du rééquilibrage économique (…), des centres de conception, de décision. L’Est doit devenir attractif comme lieu de résidence et de travail “afin de relayer le Nord déjà sur-occupé."
En 2011, le schéma, toujours en vigueur, reconduit ce principe, mais constate dans le même temps son échec : "Malgré l’application de ces principes, la poursuite de l’étalement urbain, une insuffisante densification (…) sont constatés. (…) Il est donc impérieux que ces principes soient précisés".
En 2026, le principe est réaffirmé pour la troisième fois, mais les règles disent autre chose. L’Est reçoit 17 % des logements, soit la part la plus faible des quatre bassins, alors que l’INSEE lui prévoit la deuxième plus forte croissance démographique de l’île. Les enveloppes d’équilibre censées corriger cet écart ne seront mobilisables qu’à partir de 2041. Quinze ans d’attente pour un bassin désigné comme prioritaire il y a trente et un ans.
Trente et un ans après avoir affirmé la nécessité de rééquilibrer le territoire, et quinze ans après avoir écrit qu’il était impérieux de préciser les règles, nous réaffirmons l’objectif sans toujours préciser les règles. Ce n’est plus un retard : c’est un renoncement.
L’Ouest : une enveloppe généreuse là où la raison commanderait l’inverse
L’Ouest reçoit 23 % des logements à produire. L’INSEE lui prévoit une croissance démographique de 7 % d’ici à 2050, soit quatre fois moins que celle du Nord, qui reçoit pourtant 24 % des logements. Deux bassins sont ainsi dotés d’enveloppes presque équivalentes alors que l’un devrait connaître une croissance démographique quatre fois supérieure à l’autre.
Ce n’est pas seulement une erreur de répartition : c’est le seul endroit de l’île où cette erreur se paie deux fois. L’Ouest est le bassin où les ressources en eaux souterraines sont les moins disponibles, avec, en plus, un risque de salinisation susceptible de rendre l’eau impropre à la consommation. C’est aussi le bassin qui concentre les secteurs récifaux et subit les pressions des bassins versants, qui contribuent à la dégradation de ces mêmes récifs, je le répète, dont le schéma affirme qu’ils jouent "un rôle fondamental de protection naturelle contre les risques littoraux".
Le même schéma explique pourquoi le temps joue contre nous : l’acceptabilité du repli du littoral est faible, et cette faible acceptabilité "est renforcée par la valeur foncière et économique des secteurs concernés". Autrement dit, plus un terrain du littoral vaut cher, plus il coûtera cher d’y renoncer. En ouvrant aujourd’hui des droits à construire sur la bande littorale la plus chère de l’île, nous augmentons la valeur des biens qu’il faudra déplacer demain.
La raison et le courage commandent de faire l’inverse : orienter la croissance vers les territoires où elle se produit et où les ressources en eau sont en adéquation avec les besoins futurs, tout en soulageant progressivement le littoral au lieu d’y concentrer davantage de constructions.
L’emploi : deux pôles inscrits en 2011 que cette révision efface
52 % des Réunionnais âgés de 15 à 64 ans occupent un emploi, contre 69 % dans l’Hexagone : dix-sept points d’écart (INSEE, emploi 2024). Cet écart constitue l’un des enjeux majeurs de la pauvreté sur notre île. Et notre propre schéma de développement économique, adopté il y a deux ans, demande de "développer l’ensemble des zones d’activités à vocation régionale inscrites au SAR".
Ces pôles existent. Ils figurent dans le schéma de 2011, actuellement en vigueur, et y sont prescrits bassin par bassin.
Pour le Nord, il s’agit d’un "pôle d’activité à vocation régionale et mondiale à forte attractivité" autour de Roland-Garros, "renforcé au niveau de la plateforme de Gillot". Pour l’Est, "le site de Beauvallon à Saint-Benoît est prévu dans le SAR pour s’étendre sur une superficie de l’ordre d’une trentaine d’hectares". Les conditions d’aménagement prescrites par le SAR soulignent l’importance de "l’identification des pôles d’activités de vocation régionale" et de la "garantie d’une réserve foncière nécessaire pour leur pérennité".
Dans le projet soumis cette semaine, l’expression "zone d’activités à vocation régionale" n’apparaît pas une seule fois, ni dans les orientations, ni dans les principes, ni dans les règles. De la plaine de Gillot, il ne subsiste qu’une intention : le schéma "entend inscrire" le site dans un projet d’aménagement global, assorti de conditions préalables, sans surface définie, sans vocation économique clairement affirmée et sans règle contraignante.
On nous objecte que l’Est ne disposerait pas d’assez de projets définis. Le schéma de 2011 répond à cette objection en affirmant précisément l’inverse : ces opérations doivent être conduites "alors que les facteurs de développement du bassin d’emploi ne sont pas encore définis (…) dans le long terme avec beaucoup d’adaptabilité".
Un schéma d’aménagement ne récompense pas les projets déjà élaborés : il définit les espaces où les projets pourront se réaliser. C’est précisément sa raison d’être : ouvrir le champ des possibles. Et un territoire ne peut développer des projets que si l’on définit ce qu’il est appelé à devenir.
En supprimant ce marqueur, nous ne supprimons pas un mot : nous supprimons un levier. Le foncier réservé en 2011 cessera d’être protégé par une vocation économique. Un terrain qui n’est plus affecté à une destination précise devient négociable ; et un terrain négociable finit en lotissement plutôt qu’en zone d’emplois.
Ce que nous demandons
Nous ne demandons pas l’abandon de ce schéma. Nous nous étions engagés, le 2 juillet 2021, à "réussir la révision du SAR" : nous demandons que nous tenions aussi cet engagement. Le calendrier le permet ; rien n’oblige à figer dès maintenant un texte dont les défauts sont documentés.
- Reprendre la répartition des extensions possibles de l’urbanisation à partir de deux documents officiels : les projections de l’INSEE, qui indiquent où la population croîtra, et le diagnostic du schéma, qui indique où se trouvent les ressources en eau.
- Ouvrir les capacités d’équilibre du bassin Est dès 2031.
- Protéger l’eau et les récifs par des règles chiffrées, comme le schéma sait le faire lorsqu’il autorise à construire.
- Rétablir les deux pôles d’activités à vocation régionale du Nord et de l’Est, afin que notre schéma d’aménagement dise la même chose que notre schéma de développement économique.
Nos concitoyens demandent à accéder à de véritables emplois : des emplois gratifiants, à la hauteur de leurs qualifications, de leurs diplômes et de leurs ambitions.
Réussir le SAR, c’est encore possible.
Christian Annette - Conseiller régional
