Ils n'ont pas bougé d'un pouce depuis trois ans. Assis sous une bâche devant la coopérative de Siththandy, dans l'est du Sri Lanka, des dizaines d'éleveurs tamouls, fatigués mais résolus, se relaient jour et nuit pour dénoncer ce qu'ils appellent le "vol" de leurs terres.
À l'heure de la relève, ils échangent quelques nouvelles et une nouvelle équipe s'installe devant les photos géantes déployées en bord de rue.
Des vaches mortes, les flancs sanguinolents et les yeux exorbités.
"Ils tuent notre bétail, ils nous menacent, ils nous attaquent et balancent des pesticides ou du poison dans les prés", énumère le président de l'association des éleveurs, Seenithamby Thiyagarajah.
"On a perdu plus de 5.700 vaches comme ça", poursuit-il. "On a porté plainte de nombreuses fois, auprès de la police, partout. Mais rien n'a changé". Les coupables, selon lui, ce sont les agriculteurs bénéficiant d'un plan de développement financé par l'État.
En majorité cingalais, l'ethnie majoritaire du pays, ils sont invités à s'installer sur des terres appartenant à la minorité tamoule, qui représente 12 % de la population sri-lankaise. Le gouvernement nie toute tentative de déloger des personnes de leurs terres.
- "Ils vont nous détruire" -
De 1983 à 2009, une guerre civile a opposé les forces armées du gouvernement à des séparatistes tamouls, faisant plus de 100.000 morts, selon l'ONU.
Près de vingt ans plus tard, les rancunes nourrissent la lutte pour la terre dans la province de l'est, à majorité tamoule.
Selon Seenithamby Thiyagarajah, les nouveaux venus empiètent sur les prés du millier d'éleveurs qu'il représente. A plusieurs reprises, les tribunaux ont ordonné l'expulsion des squatteurs.
"L'ordre est revenu un moment (...) mais en juin ces cultivateurs illégaux sont revenus", soupire-t-il. "Nos grands-pères et nos arrière-grands-pères ont élevé leur bétail ici, ce plan va finir par nous détruire et nous priver de nos ressources".
Les éleveurs ne sont pas les seuls à se battre. Dirigeant indigène, Ambalavar Nallathambi Velayutham, 64 ans, aimerait, lui, récupérer ses rizières.
Titres de propriété renouvelés en poche, le sexagénaire et ses voisins du village de Kunjankulam avaient repris leurs champs, abandonnés pendant la guerre.
Mais des agents du département des forêts leur ont ordonné de partir, indiquant que le lieu était devenu une réserve. Par crainte des représailles, la plupart des paysans ont abandonné leurs terres.
Une nuit, l'un d'entre eux a aperçu des lueurs dans la nuit. Celles des téléphones d'agents de l'administration des forêts. "Ils avaient creusé et posé des bornes de démarcation", s'étrangle M. Velayutham en les pointant du doigt.
Il assure avoir multiplié les démarches, jusqu'à écrire au Premier ministre et au président. En vain. "À ce jour, ces terres n'ont toujours pas été évacuées ni ne nous ont été rendues", dénonce le sexagénaire. Dans toute la province, ces conflits s'accumulent.
- "Colonisation" -
Ici une caserne de l'armée a empiété sur un lycée. Là , des services de l'État ont mis le grappin sur des champs, un temple ou une propriété privée.
Les autorités désignent des terres cultivées par des Tamouls comme des réserves, "faisant obstacle à leur développement ou à leurs activités agricoles", accuse Sabarathinam Sivayoganathan, à la tête de l'Union locale de la société civile.
Évaluer l'ampleur de ces occupations ou saisies relève de la mission impossible. Il n'y a pas de statistiques à disposition du public, confie le militant, et poser la question "vous expose à des intimidations".
Pas de quoi décourager le député d'opposition de Batticaloa, Rasamanickam R. Shanakiyan, qui brandit d'autres chiffres.
"Dans la province de l'est (...) la population cingalaise a augmenté de 700% depuis l'indépendance (en 1948, NDLR) contre seulement 200% dans le reste du pays", affirme le parlementaire.
"C'est le fruit d'une colonisation menée par l'État", accuse-t-il, "d'une volonté délibérée de changer la démographie du pays".
L'élection en 2024 du premier président de gauche de l'histoire du pays n'y a rien changé, en dépit de ses promesses, regrette l'élu.
- "Pas par la force" -
"Rien n'a été fait. On sent la frustration monter chez les gens, peut-être la colère", met-il en garde.
Le gouvernement dit avoir commandé un rapport sur les modifications du cadastre depuis la guerre civile.
"Nous ne prendrons jamais les terres de qui que ce soit par la force", promet le ministre de l'Environnement, Dhammika Patabendi, dans un courriel à l'AFP. "Sur la base des recommandations de ce rapport, nous sommes convaincus que ces problèmes peuvent être résolus rapidement et équitablement".
Sous la pluie diluvienne qui tambourine sur la bâche abritant ses troupes, Seenithamby Thiyagarajah en doute.
"Cela fait plus de 1.000 jours que nous sommes là , le long de cette route, sous la tente, jour et nuit, mais justice ne nous a toujours pas été rendue", rappelle le chef des éleveurs. "Notre peuple vit en permanence dans la peur qu'un jour son bétail soit tué".
AFP


