Depuis trois décennies, l'architecte indienne Abha Narain Lambah se bat pour préserver le riche patrimoine de son pays, des anciennes grottes bouddhiques aux tombeaux islamiques et temples hindous, sans oublier l'emblématique Porte de l'Inde à Bombay (ouest).
Elle raconte s'ĂȘtre lancĂ©e dans ce combat comme une "citoyenne indienne" attristĂ©e de voir un tel hĂ©ritage "complĂštement laissĂ© Ă l'abandon".
L'Inde, grande économie mondiale à la croissance la plus rapide, est en proie à une urbanisation galopante qui menace son extraordinaire patrimoine.
"Ce n'est que depuis une trentaine d'années que nous sommes parvenus à recenser ce patrimoine et à mettre en place des réglementations pour le protéger. Mais cela reste trÚs limité à des villes comme Delhi, Bombay, Hyderabad et Calcutta", explique à l'AFP Mme Lambah, 56 ans.
"Les bùtiments historiques ne sont ni protégés par les pouvoirs publics ni entretenus par les communautés locales ou leurs propriétaires, qui n'en ont pas les moyens financiers", poursuit l'architecte.
Abha Narain Lambah a commencĂ© sa carriĂšre aux cĂŽtĂ©s de l'AmĂ©ricain Joseph Allen Stein, cĂ©lĂšbre pour ses rĂ©alisations modernistes Ă New Delhi, oĂč bĂ©ton et pierre locale s'intĂšgrent Ă des cours intĂ©rieures et des jardins.
- "Trouver un équilibre" -
"Il m'a fait découvrir la rencontre entre l'ancien et le nouveau", se souvient la quinquagénaire, depuis son bureau de Bombay avec vue sur la mer d'Arabie.
A ses dĂ©buts dans la mĂ©gapole, en 1995, des centaines de bĂątiments historiques n'Ă©taient pas protĂ©gĂ©s et "une grande partie de l'hĂ©ritage colonial Ă©tait jugĂ©e trop rĂ©cente pour ĂȘtre classĂ©e comme monument national".
"Le défi était de trouver un moyen de préserver ces édifices historiques" en l'absence "de réglementation nationale et de financements", ajoute-t-elle.
Depuis, Mme Lambah a contribué à la conservation de plus d'une vingtaine de sites inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco, d'un temple hindou du XVe siÚcle à Hampi aux bùtiments conçus par Le Corbusier à Chandigarh, en passant par le fort d'Amber au Rajasthan.
A Bombay, elle s'est attelée à la sauvegarde des façades victoriennes et d'édifices Art déco, menacés par l'air marin, le manque d'entretien et la pression immobiliÚre.
"Chaque ville est confrontĂ©e Ă un mĂȘme dĂ©fi : trouver un Ă©quilibre entre l'ancien et le nouveau, entre les exigences du dĂ©veloppement et la prĂ©servation", assure l'architecte.
A Bombay, elle a contribué à sauver la bibliothÚque victorienne David Sassoon et la synagogue Keneseth Eliyahoo, reconnaissable à ses façades bleu et blanc, deux édifices emblématiques du XIXe siÚcle.
Leur restauration, interrompue faute de financements, a pu ĂȘtre menĂ©e Ă son terme grĂące aux fonds qu'elle a contribuĂ© Ă lever auprĂšs de mĂ©cĂšnes privĂ©s, de fondations et des communautĂ©s concernĂ©es.
- "La tĂąche reste immense" -
Selon elle, les meilleurs défenseurs de ce patrimoine en péril sont ceux qui y vivent, y travaillent ou le fréquentent.
Les travaux de restauration de la gare de Bandra ont été réalisés tout en maintenant le trafic, au milieu des trains et du tumulte des milliers de passagers quotidiens.
Parmi ses autres réalisations dans la capitale économique du pays figurent l'Opéra royal, qui était menacé de démolition mais dont les intérieurs dorés et la grande scÚne sont désormais préservés.
"C'est un espace culturel dont les habitants se sont réappropriés l'usage", se félicite l'architecte.
Elle Ćuvre actuellement Ă la conservation du monument le plus emblĂ©matique de Bombay, la Porte de l'Inde. ĂdifiĂ©e Ă l'Ă©poque coloniale britannique et inspirĂ©e des traditions architecturales indiennes, elle est devenue un symbole de l'Inde indĂ©pendante.
A ceux qui s'interrogent sur la nécessité de conserver ce "vestige du colonialisme", Abha Narain Lambah répond que "ces bùtiments sont aussi indiens (...) parce que faits de la pierre, des larmes et de la sueur des Indiens".
Elle estime que chaque période des plus de 6.000 ans d'héritage architectural de l'Inde a sa place dans son histoire.
Quand elle s'est installée à Bombay, seuls deux architectes étaient spécialisés dans la sauvegarde du patrimoine: "Aujourd'hui, ils sont bien plus nombreux", se réjouit-elle, "mais la tùche reste immense".
AFP





