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Menace sur les forĂȘts roumaines et leurs gardiens

  • PubliĂ© le 18 novembre 2019 Ă  10:57
Les monts Fagaras dans les Carpates, prĂšs de Nucsoara, dans le centre de la Roumanie, le 31 octobre 2019

Saupoudrés des premiÚres neiges de l'hiver, les épicéas des Carpates roumaines semblent contempler l'éternité.

Mais des pans de montagne complÚtement dégarnis témoignent d'un déboisement agressif que les autorités peinent à contrÎler et qui met en péril jusqu'aux gardes forestiers.
Deux employĂ©s de l'office roumain des forĂȘts Romsilva ont Ă©tĂ© tuĂ©s cet automne dans des secteurs distincts du pays oĂč ils Ă©taient en patrouille.
L'un des gardiens, Liviu Pop, forestier dans le Maramures (nord), a reçu une balle dans le dos peu aprĂšs avoir prĂ©venu par tĂ©lĂ©phone qu'il avait surpris trois personnes en train de couper illĂ©galement du bois. Un mois plus tĂŽt, c'est l'un de ses collĂšgues de Iasi (nord) qui avait reçu un coup de hache dans la tĂȘte.
Ces homicides ont remis en lumiĂšre le flĂ©au du dĂ©frichage clandestin des forĂȘts roumaines, dont sont rendus responsables les pouvoirs publics jugĂ©s incapables d'agir efficacement.
Les gardes forestiers ont manifesté à deux reprises, en octobre et novembre, pour faire entendre leur ras-le-bol. Selon Romsilva, 185 agents ont été agressés dans le cadre de leur travail depuis 2014.
- Multinationales -
Une dizaine de gardes forestiers interrogés par l'AFP ont assuré avoir déjà été menacés voire attaqués. Leur salaire moyen ne dépasse par 2.000 lei (420 euros).
Pour cette rémunération, "je dois surveiller tout seul un millier d'hectares", explique à l'AFP Valentin Dirig, 43 ans, qui arpente les bois de Neamt (nord-est) depuis une quinzaine d'années. "Il est trÚs dangereux de faire ce métier", assure cet agent de 43 ans.
En Roumanie, oĂč les forĂȘts couvrent un tiers du territoire (7 millions d'hectares), la filiĂšre bois reprĂ©sente quelque 126.000 emplois dĂ©clarĂ©s et 3,5% du PIB.
Une partie des arbres abattus servent de bois de chauffage, notamment en zone rurale oĂč habite encore un Roumain sur deux. Le marchĂ© international de l'ameublement et du bricolage consomme l'autre partie de la ressource via l'implantation en Roumanie de plusieurs groupes Ă©trangers, dont le poids lourd autrichien Schweighofer, qui travaillent avec de nombreux intermĂ©diaires locaux.
En 2015, la Cour des comptes roumaine avait tiré la sonnette d'alarme en estimant que 80 millions de m3 de bois, d'une valeur de 5 milliards d'euros, avaient été coupés illégalement entre 1990 et 2012.
La mĂȘme annĂ©e, puis de nouveau en 2017, le gouvernement a durci le contrĂŽle des exploitations forestiĂšres et les sanctions applicables, assurant que le dĂ©boisement criminel est dĂ©sormais sous contrĂŽle.
Selon Romsilva, le volume de bois coupĂ© illĂ©galement s'est Ă©levĂ© Ă  206.000 m3 en 2018, dont 31.000 m3 provenant des forĂȘts publiques.
Environ la moitiĂ© des forĂȘts roumaines appartiennent Ă  des entitĂ©s privĂ©es. Pour le garde forestier Valentin Dirig, "le problĂšme vient des propriĂ©taires privĂ©s qui ont rĂ©cupĂ©rĂ© leurs terrains aprĂšs la chute du communisme et qui pensent pouvoir faire n'importe quoi".
- Bataille de chiffres -
Les associations de défense de l'environnement, trÚs actives pour dénoncer une "mafia du bois", estiment que les volumes de bois coupés illégalement restent largement sous-estimés par l'Etat.
En 2015, l'expert Gheorghe Marin a Ă©tĂ© chargĂ© par le gouvernement de rĂ©diger un inventaire des forĂȘts. Il a estimĂ© Ă  20 millions de m3 les coupes d'arbres "non dĂ©clarĂ©es" chaque annĂ©e, quasiment Ă©quivalentes aux volumes officiellement enregistrĂ©s. Ce chiffre, rĂ©vĂ©lĂ© le mois dernier par la presse, a cependant Ă©tĂ© expurgĂ© du rapport de l'expert, les autoritĂ©s mettant en doute son calcul.
"Il suffit de regarder le nombre de camions transportant du bois pour comprendre que le déboisement échappe à tout contrÎle", affirme Cristian Neagoe, responsable de l'ONG Greenpeace.
Les astuces sont nombreuses pour couvrir une activité clandestine. "Certaines compagnies font deux transports sur la base d'une seule autorisation", décrit Radu Melu, spécialiste de la question au Fonds mondial pour la nature (WWF).
A cĂŽtĂ© de la cupiditĂ© de certains exploitants, le trafic de bois est aussi une ressource pour des populations sans autre moyen de subsistance. Pour le meurtre du forestier de Iasi, la police a arrĂȘtĂ© un adolescent de 17 ans qui volait du bois.
Greenpeace accuse le ministĂšre de l'Environnement de tarder Ă  mettre en place un systĂšme efficace de contrĂŽle du transport du bois et d'avoir arrĂȘtĂ© en 2017 l'utilisation d'images satellitaires pour surveiller les forĂȘts.
En 2018, une Ă©tude trĂšs dĂ©taillĂ©e de l'ONG sur les pratiques du groupe Schweighofer, soupçonnĂ© d'ĂȘtre peu regardant sur l'origine des bois, avait entraĂźnĂ© une spectaculaire opĂ©ration policiĂšre sur des sites du groupe en Roumanie et l'ouverture d'une enquĂȘte judiciaire.
Dans la rĂ©gion de Valea Rea, dans le massif des Carpates, la forĂȘt affiche de larges plaies. Midorel Badescu, ingĂ©nieur forestier de 59 ans, connaĂźt chaque sentier de cette zone et assure que trois propriĂ©taires sont depuis plusieurs annĂ©es sous le coup d'une enquĂȘte.
"Peu importe qu'ils soient condamnés ou non", dit-il, "ce que je veux c'est qu'on les oblige à reboiser".

Par Mihaela RODINA - © 2019 AFP
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