Pendant de longues minutes, Shobha Adhikary s'est posée devant l'écran. Et lorsqu'elle s'en est enfin détournée, elle en était persuadée : le corps sans vie couché le long d'une rivière est celui de son ami d'enfance, porté disparu depuis la crue meutrière de mercredi au Népal.
"C'est clair, ça lui ressemble", assure-t-elle à un volontaire en lui montrant à titre de comparaison la photo d'un homme souriant entre deux âges. "Mon mari et moi sont les meilleurs amis de Rajkumar et de sa femme Greta".
Le volontaire la presse à la prudence, en lui répétant que seule une identification scientifique par ADN permettra de s'assurer de l'identité de la victime.
Mais Shobha Adhikary est déjà partie prévenir la fille du couple par téléphone.
Comme plus de 2.500 autres Népalais, Rajkumar et Greta sont portés manquants depuis la crue qui a dévasté mercredi l'extrême nord du pays, à la frontière avec la Chine.
Causée par l'effondrement d'un glacier, la crue a grossi soudainement le cours d'une rivière et, avec la puissance d'un tsunami, a tout balayé jusqu'en aval, les ponts, les routes, les maisons et leurs habitants.
Selon un dernier bilan provisoire, plus de 750 corps ont déjà été extraits de l'épaisse couche de boue qui témoigne du passage meurtrier de la vague.
La puissance des flots a été telle que plus de 250 victimes ont été récupérées dans le district de Chitwan, à plus d'une centaine de kilomètres plus au sud.
La morgue de sa principale ville, Bharaptur, ne peut accueillir qu'une vingtaine de corps. Et les autorités ont dû entreposer les cadavres dans les locaux équipés d'air conditionné de l'association des commerçants.
- Identification -
A ce jour, seules neuf de ces victimes ont été identifiées.
Comme les dépouilles ne peuvent leur être systématiquement présentées, les proches des disparus sont invités à tenter de les reconnaître sur des photos qui défilent sur un écran.
"On est sans nouvelle de la femme de mon frère", explique un de ces proches, Vinod Kumar Basnet.
"Mon frère est mort pendant le Covid et ses enfants attendent leur mère à la maison... Si je vois son corps, je pourrai leur dire qu'elle ne reviendra pas", ajoute-t-il.
Ce macabre visionnage de corps malmenés par leur séjour prolongé dans l'eau connaît son lot d'erreurs.
"Hier, deux familles différentes nous ont certifié que l'image d'un des corps était celui d'un membre de leur famille", glisse un volontaire de la Croix-Rouge locale, Devendra Poudel.
"Mais quand on leur a montré physiquement ce vrai corps", poursuit-il, "une femme a reconnu que ça ne pouvait être celui de son mari. Il portait un tatouage sur le bras".
Dans le district comme dans le reste du Népal, ce rituel de l'identification est devenu pressant.
Quatre jours après la crue, les autorités ont été contraintes dimanche, pour des raisons de santé publique, de procéder aux premiers enterrements.
Des inhumations après prélèvement d'un échantillon ADN, ont précisé les autorités, et à titre provisoire pour les victimes de confession hindoue. Car elle permettra à leurs familles, après leur identification formelle, de les exhumer et de les brûler, comme le veut la tradition.
Un correspondant de l'AFP a observé dimanche des ouvriers creusant des dizaines de tombes dans la clairière d'une forêt des faubourgs de Bharatpur.
AFP


