Dernier Premier ministre de François Mitterrand, Ădouard Balladur, dĂ©cĂ©dĂ© lundi Ă Paris Ă l'Ăąge de 97 ans, restera dans l'histoire politique comme "l'ami de trente ans" de Jacques Chirac devenu son rival lors d'une campagne prĂ©sidentielle de 1995 fĂ©roce qui mettra un terme Ă ses ambitions.
Tour Ă tour dĂ©crit comme un grand bourgeois plein de morgue ou comme un "honnĂȘte homme" au style un peu dĂ©suet, Ădouard Balladur fait irruption dans la vie politique française en 1986 lorsque Jacques Chirac, alors dirigeant d'une droite victorieuse aux lĂ©gislatives, en fait son tout puissant ministre d'Ătat chargĂ© de l'Ăconomie, des Finances et des Privatisations dans le premier gouvernement de cohabitation.
Dans ces annĂ©es marquĂ©es au niveau international par le libĂ©ralisme Ă©conomique imposĂ© par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et Ronald Reagan aux Ătats-Unis, il met en Ćuvre en France un ambitieux programme de privatisations. Il s'agit alors de dĂ©faire les nationalisations des grandes entreprises, rĂ©alisĂ©es par la gauche en 1981.
D'une apparence tranquille et sûre, fidÚle au costume à doubles poches et aux chaussettes rouges, allure plutÎt "british" alliée à un langage chùtié, M. Balladur est unanimement jugé "courtois". "C'est un peu lassant", commentait ce grand amateur du cérémonial républicain.
NĂ© le 2 mai 1929 Ă Smyrne (aujourd'hui Izmir) dans une famille de riches marchands levantins catholiques, il quitte la Turquie de Mustapha Kemal avec ses deux frĂšres aĂźnĂ©s, son pĂšre, directeur de la Banque ottomane, et sa mĂšre, "une femme remarquable" selon lui. La famille dĂ©barque Ă Marseille, y obtient la naturalisation française, et Ădouard Balladur y grandit en Ă©lĂšve raisonnable et appliquĂ©. AprĂšs des Ă©tudes de droit interrompues par une tuberculose, il sort de l'ENA comme auditeur au Conseil d'Ătat.
En 1957, il épouse Marie-JosÚphe Delacour avec laquelle il aura quatre enfants.
Entré à 35 ans au cabinet de Georges Pompidou alors Premier ministre du général de Gaulle, il participe en 1968 aux cÎtés de Jacques Chirac aux accords de Grenelle.
"Je n'ai pas bien compris les Ă©vĂ©nements de Mai 68", reconnaissait ce conservateur dans une tribune testamentaire publiĂ©e fin avril 2026 dans Le Figaro, admettant ĂȘtre passĂ© Ă cĂŽtĂ© "d'une crise de civilisation".
Puis il suit son mentor Ă l'ĂlysĂ©e comme secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral adjoint puis secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la prĂ©sidence. C'est dans le privĂ© que Jacques Chirac, devenu prĂ©sident du RPR, vient le chercher pour le ramener Ă la politique dans les annĂ©es 80.
En 1988, François Mitterrand est réélu pour son second mandat et la droite perd les législatives. Mais elle tient sa revanche cinq ans plus tard, avec le retour d'une chambre "bleu horizon" qui contraint le président socialiste à une nouvelle cohabitation.
- Bataille fratricide -
Chef de la droite, Jacques Chirac n'a aucune envie de retourner Ă Matignon et il laisse Ădouard Balladur s'y installer. Les rĂŽles semblent clairs : Ă Balladur celui de Premier ministre, Ă Chirac (alors maire de Paris et prĂ©sident du RPR) la prĂ©paration de la prĂ©sidentielle de 1995.
Mais Ădouard Balladur devient un Premier ministre populaire, dont les ambitions s'aiguisent. Et le 18 janvier, fort du soutien d'une majoritĂ© de l'opinion et du clan Pasqua (dont Nicolas Sarkozy, jeune ministre du Budget), il se dĂ©clare candidat Ă la prĂ©sidentielle.
Longtemps donnĂ© largement en tĂȘte du premier tour, il voit son avance fondre au fil des semaines. Son image se confond avec les caricatures du dessinateur Plantu qui le reprĂ©sente dans Le Monde avec une perruque Louis XV sur une chaise Ă porteurs.
"Au fil des annĂ©es, j'ai manifestĂ© trop de distance et de froideur dans le rĂŽle public que j'avais Ă jouer, si bien que la politique que j'ai inspirĂ©e ou menĂ©e moi-mĂȘme a semblĂ© au peuple français manquer de chaleur et de rayonnement", admettait-il dans la mĂȘme tribune.
Auteur d'une campagne offensive et audacieuse sur le thÚme de "la fracture sociale", Jacques Chirac sera finalement élu au second tour face au socialiste Lionel Jospin.
Cet échec sonnera le glas de ses ambitions nationales et cette bataille fratricide entre les deux amis "de trente ans" - l'expression est de Chirac - va durablement diviser la droite entre chiraquiens et balladuriens.
Il retrouve son siÚge de député de Paris et préside à partir de 2002 la commission des Affaires étrangÚres de l'Assemblée nationale.
Fin 2006, il annonce, à 77 ans, son retrait de la vie politique active. En 2010, il décline la proposition de son ancien protégé Nicolas Sarkozy, devenu président, de le nommer au Conseil constitutionnel.
C'est alors qu'il est rattrapé par la justice qui le soupçonne d'avoir alimenté les comptes de sa campagne présidentielle grùce à des rétrocommissions sur des contrats d'armement avec le Pakistan.
En 2017, M. Balladur, qui nie tout financement illicite, est mis en examen par la Cour de justice de la République dans le cadre de "l'affaire Karachi". Il est finalement relaxé en 2021 mais pas son ex-ministre de la Défense François Léotard, aujourd'hui décédé, qui est condamné à deux de prison avec sursis.
AFP


