Faire revivre La Réunion lontan à travers les souvenirs de celles et ceux qui l'ont connue. Avec MIR – Mémoires immersives Réunion, Lionel Darie, créateur de jeux vidéo, et Dominique Sandira, vidéaste, recueillent la parole des zarboutants pour reconstruire, en réalité virtuelle (VR), les lieux, les sons et jusqu'aux ambiances de leur jeunesse. Un projet à la croisée du patrimoine, de la mémoire orale et des nouvelles technologies, pensé comme un pont entre les générations. (Photos Stephan Laï-Yu / www.imazpress.com)
À quoi ressemblait La Possession lorsque le train traversait encore la commune ? Comment vivait-on dans les quartiers du Port ou du Chaudron plusieurs décennies en arrière ? Comment travaillait-on, cuisinait-on, cultivait-on, allait-on chercher de l'eau ?
Ces souvenirs vivent encore dans la mémoire des anciens. Mais pour combien de temps ? C'est précisément cette question qui a poussé Lionel Darie à imaginer MIR, Mémoires immersives Réunion. Le créateur réunionnais de jeux vidéo et fondateur de Darie Productions, déjà habitué à reproduire La Réunion en 3D, s'est associé au vidéaste Dominique Sandira avec une idée : recueillir aujourd'hui la mémoire orale des gramounes pour permettre, demain, de littéralement entrer dans leurs souvenirs. "Ce n'est même pas un projet. C'est une mission que nous avons en tête", résume Lionel Darie.
- Sauvegarder la mémoire des zarboutans avant qu'elle ne disparaisse -
À l'origine de MIR, il y a d'abord un constat très simple : les détenteurs de cette mémoire vieillissent et, avec eux, une partie de l'histoire quotidienne de La Réunion risque de disparaître.
Lionel Darie souhaite donc utiliser ses compétences numériques pour sauvegarder ces récits et les transmettre autrement. "Dans dix, quinze ans, il n'y aura peut-être pratiquement plus de gramounes", il explique. L'objectif est alors de trouver un moyen de transmettre par le numérique. Les deux Réunionnais sont donc partis à la rencontre de ces générations d'anciens.
Un appel a d'abord été lancé sur les réseaux sociaux, avant que le bouche-à-oreille ne fasse son œuvre. Dans les quartiers, les noms circulent : "intél i koné byin zistwar son kartyé", "li souvyin koman té fé sa dann tan", "in ot' i rapel kel tizan té bon pou mal o vant".
Plus d'une vingtaine de rendez-vous étaient déjà programmés au moment de l'interview, à raison de deux ou trois rencontres certaines semaines. Quatre premiers témoignages ont notamment été recueillis auprès de gramounes de Saint-Louis, La Montagne, du Chaudron et du Port. Et pas question de transformer ces rencontres en interrogatoire. "On n'est pas des journalistes", sourit Dominique Sandira. Les deux hommes préfèrent laisser leurs interlocuteurs raconter, digresser, chercher leurs mots et parfois simplement prendre leur temps. "Il faut apprendre à être attentifs, apprendre à écouter d'autres personnes, laisser la personne parler", explique le vidéaste. "Parce qu'on l'a bien vu, ils n'attendent que ça, se livrer. Ils sont authentique et ça... c'est génial".
- Mettre un casque VR et entrer dans La Réunion lontan -
Une fois la parole recueillie commence la seconde partie du travail. Et c'est là que MIR prend toute sa dimension. Lionel Darie reconstruit numériquement le lieu tel qu'il existait au moment du souvenir raconté. En enfilant un casque VR, le visiteur pourra alors entendre la voix du gramoune tout en découvrant autour de lui le quartier, les bâtiments et les scènes qu'il décrit.
"Ce n'est pas juste un témoignage. C'est raconter comment le lieu est né, comment la vie était, comment étaient les traditions, comment les gens étaient habillés, comment ça se passait", explique le créateur. L'immersion ne doit d'ailleurs pas s'arrêter à l'image. MIR veut solliciter plusieurs sens : le son évidemment, mais également, lorsque cela est possible, les odeurs. Dans la reconstitution d'un ancien marché forain, les visiteurs pourraient par exemple retrouver l'odeur des agrumes ou de la canne à sucre. "Pour moi, c'est ça : revivre complètement un souvenir d'un gramoune", résume Lionel Darie.
- Pas un jeu vidéo : "il faut toujours se concentrer sur le témoignage" -
Avec un créateur de jeux vidéo aux commandes et un casque VR sur la tête, la tentation serait grande de transformer l'expérience en jeu. C'est précisément ce que les deux créateurs veulent éviter.
Quelques interactions pourront exister : regarder un objet, observer un personnage couper la canne ou découvrir un bâtiment après le récit. Mais pas question de courir après des points ou d'enchaîner les quêtes. "MIR doit toujours se concentrer sur le témoignage du gramoune", insiste Lionel Darie. "Vous n'êtes pas en train de jouer. Ce n'est pas un manège, ce n'est pas un jeu vidéo. Il faut être concentré et à l'écoute.... c'est le plus important".
Son expérience dans le jeu vidéo lui sert néanmoins à trouver le bon équilibre entre transmission et divertissement. "Si c'est trop pédagogique, il faut dire la vérité, c'est un peu chiant... Si c'est trop jeu vidéo, on ne fait que jouer mais on n'apprend rien", résume le créateur de jeux vidéos. L'enjeu est donc de placer le curseur entre les deux : utiliser la technologie pour capter l'attention, puis laisser toute sa place au récit.
- Des souvenirs consolidé par les archives -
Reconstituer un souvenir vieux de plusieurs décennies pose toutefois quelques difficulté. Pour rendre les environnements aussi fidèles que possible, les témoignages sont donc confrontés à des documents historiques. Lionel Darie s'est notamment rapproché des Archives départementales, qui peuvent mettre à disposition photographies, peintures, articles et autres documents. Les archives communales constituent également une ressource précieuse. "Je remercie particulièrement Dylan Flaconel, des archives de La Possession qui m'a bien aidé sur Terrain de sel", se réjouit Lionel Darie
Une information qui paraît secondaire peut ainsi devenir essentielle dans la reconstruction. La présence de l'ancienne gare ferroviaire de La Possession, par exemple, a pu être intégrée grâce aux archives de la commune alors même qu'elle n'avait pas été mentionnée dans le témoignage initial. "Je veux que le lieu que je vais créer virtuellement soit crédible", explique Lionel Darie. Impossible de promettre une reproduction exacte "à 100 %", reconnaît-il, mais atteindre une fidélité de l'ordre de "90 %" serait déjà une réussite.
- Faire de la technologie un pont entre les générations -
Derrière la prouesse technique, MIR porte surtout un projet de transmission. "Il y a comme une sorte de pont intergénérationnel entre le monde ancien et cette technologie moderne", explique Dominique Sandira. La réalité virtuelle doit attirer les plus jeunes vers des histoires qu'ils n'auraient peut-être jamais pris le temps d'écouter autrement.
Et les deux créateurs sont les premiers à apprendre de ces rencontres. Des objets du quotidien aux façons d'économiser l'eau, en passant par les modes de déplacement, les cultures ou les astuces bricolées avec les moyens disponibles à l'époque, les témoignages révèlent une vie réunionnaise parfois très éloignée de celle d'aujourd'hui. "Nous découvrons aussi La Réunion, nous-mêmes", souligne Dominique Sandira. "Finalement, on est les premiers à faire ce voyage dans le temps avant de tenter de le partager grâce au projet MIR".
Ces rencontrer permettent aux deux jeunes hommes de relativier. "Des choses devenues banales étaient autrefois rares ou difficiles d'accès comme posséder une voiture, un appareil photo ou simplement conserver des images de sa famille n'avait rien d'évident", précisent-ils.
MIR peut aussi faire remonter des histoires beaucoup plus intimes. Lionel Darie raconte ainsi avoir retrouvé, grâce aux archives et aux recherches réalisées pour le projet, des éléments concernant la mort en mer de son propre grand-père. Une histoire familiale dont certains détails lui étaient jusque-là inconnus.
- Le rêve : un "musée numérique du patrimoine de l'île" -
À terme, Lionel Darie et Dominique Sandira imaginent MIR comme un musée itinérant de la mémoire réunionnaise. Le principe : disposer de plusieurs stations, chacune associant un casque à un témoignage. Autour de l'expérience virtuelle, le public retrouverait une photographie du témoin, son prénom, son âge, le lieu et la date du souvenir ainsi que, lorsque cela est possible, des objets lui appartenant. Chaque immersion durerait environ cinq à huit minutes.
Les créateurs rêvent de pouvoir déplacer une dizaine de casques de commune en commune, dans des salles mises à disposition par les collectivités, des musées ou les locaux d'associations. Et pourquoi pas, un jour, aller beaucoup plus loin... "On peut imaginer un grand musée numérique du patrimoine de l'île", projette Lionel Darie, avec plusieurs dizaines de casques permettant de découvrir autant de témoignages venus de tous les coins de La Réunion.
Mais l'objectif n'est pas d'enfermer chaque commune dans sa propre histoire. Au contraire, le musée serait appelé à circuler et à mélanger les récits. "C'est un partage de l'histoire de La Réunion", expliquent les créateurs, qui constatent déjà que des gramounes vivant aux deux extrémités de l'île racontent parfois des expériences très similaires.
- Un projet , en grande partie autofinancé -
Dès ses débuts, MIR repose essentiellement sur l'investissement personnel des deux créateurs, en temps comme en argent. Plusieurs demandes de subventions et de partenariats ont été déposées, sans financement obtenu au moment de l'interview. Mais attendre n'est pas vraiment une option. "Si on attend, dans un an, peut-être que les gramounes avec qui nous aurions pu parler ne seront plus là", insiste Lionel Darie. "C'est une mission. Quand on a une mission, il faut la réussir. Donc, quoi qu'il arrive, nous avançons. Et si d'autres veulent nous aider ou nous accompagner en chemin, ils sont les bienvenus".
Quelques semaines après le tournage, Lionel Darie et Dominique Sandira ont finalement obtenu une aide financière de la part du Département. "Ça nous permet de financer une partie du matériel nécessaire pour mener à bien le projet".
Un financement participatif est également lancé sur Ulule, notamment pour acquérir de nouveaux casques de réalité virtuelle, dont le coût est estimé par le créateur à environ 900 euros l'unité.
Une première station consacrée à Terrain de Sel, à La Possession, était déjà quasiment achevée au moment de l'interview.
D'autres expériences autour de témoignages recueillis à Saint-Pierre et Saint-Louis sont en préparation.
Car derrière les casques, la 3D et la réalité virtuelle, le véritable matériau de MIR reste finalement beaucoup plus ancien : la parole. Celle des gramounes qui racontent La Réunion qu'ils ont connue, avec ses difficultés, ses petits bonheurs et ses anecdotes parfois minuscules. Des souvenirs ordinaires qui, une fois réunis, racontent une histoire bien plus grande : celle de l'île et de ceux qui l'ont faite.
vg / www.imazpress.com / [email protected]


