Tribune libre de Jean-Claude Comorassamy

Il y a 35 ans, le jour où Grand Bois s'est endormi et Stella s'est réveillée

  • Publié le 1 juillet 2026 à 07:30
  • Actualisé le 1 juillet 2026 à 07:33
musee stella matutina

Lorsque la sirène de l’usine de Grand Bois s’est tue pour la dernière fois en 1991, c’est tout un pan entier de l’histoire sucrière réunionnaise qui s'écroule. Au même moment, Stella Matutina achevait sa métamorphose pour devenir un haut lieu de mémoire. Trente-cinq ans après ce double événement, entre reconversion économique et sanctuaire mémoriel, retour au cœur d’une évolution historique qui a redessiné l’âme de Grand Bois et de Stella. (Photo d'illustration : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

Entre1960 et 1990, l’économie sucrière de l’île subit une mutation radicale.

Poussée par une concentration majeure des activités cannières, la filière se restructure au fur et à mesure, et entraine la fermeture de plusieurs infrastructures sucrières historiques.

C’est au cœur de ce bouleversement que se noue, en 1991, le destin croisé de deux fleurons des Sucreries de Bourbon : un chassé-croisé historique où la fin de l'ère industrielle à Grand Bois coïncide avec l’émergence du devoir de mémoire à Stella.

Au Sud, à Saint-Pierre, l’heure est à la fracture. L’usine de Grand Bois ferme définitivement ses portes, provoquant un séisme social pour les "travayèrs tabisman et bitasyon" et les quartiers avoisinants. À l’Ouest, à Saint-Leu, à l'inverse, le site de Stella Matutina, dont les feux s'étaient éteints depuis, entame sa seconde vie. Il renaît de ses cendres sous la forme d'un grand Musée, érigé pour sacraliser ce haut lieu chargé d'histoire.

​Trois décennies et demie plus tard, l'écho de ces deux trajectoires résonne encore avec la même intensité, rappelant que notre patrimoine s'est forgé au point de rupture entre la douleur d'une fermeture d'usine et la fierté d'une réhabilitation.

​- La mémoire des usines au défi de la modernité -

En 1991, l’usine de Grand Bois, située sur la commune de Saint-Pierre, arrête définitivement ses machines après plus d’un siècle et demi d’activité. Si sa fermeture s'inscrit dans la logique implacable de centralisation de la production cannière, notamment vers l’usine du Gol à Saint-Louis, il n'en demeure pas moins qu'une profonde onde de choc s'est abattue sur l'ensemble de la micro-région Sud commune de Saint-Pierre.

​Pour les habitants, Grand Bois n’était pas qu’un simple outil industriel. C’était le cœur battant du quartier, le pivot économique qui faisait vivre des centaines de planteurs, de transporteurs, d’ouvriers et de commerçants. Son silence a laissé, du jour au lendemain, un vide immense pour la population.

​- Grand Bois : l’or blanc cède le pas à la cité -

Cependant, au lieu de raser ce témoin du passé, une volonté politique forte a émergé. Porté par la municipalité de Saint-Pierre de l'époque et le groupe CBo Territoria, un projet ambitieux a vu le jour : préserver en partie l’architecture d’origine de l'usine pour l’intégrer à un tissu urbain moderne, mêlant logements, commerces de proximité, services publics...etc.

​Trente-cinq ans après, traverser ce site permet de ressentir un juste équilibre entre la nostalgie respectueuse d’une époque révolue et le dynamisme d’un quartier résolument tourné vers l’avenir. Cette seconde vie est une victoire contre l’oubli, un pont magnifique jeté entre l’histoire sucrière et la modernité. Ce choix décisif a permis de maintenir un lien vivant entre le passé ouvrier du lieu et les besoins des générations actuelles et futures. On peut le dire avec certitude : Grand Bois a embrassé une nouvelle destinée en se réinventant.

​- Stella : l’or blanc dissous en mémoire -

Au même moment, à Piton Saint-Leu, l’ancienne usine de Stella Matutina entamait elle aussi sa seconde vie. Le 26 juillet 1991, le site est inauguré en grande pompe pour devenir un édifice Muséal d'envergure. Pourtant, cette inauguration officielle est venue confirmer l’immuable dualité d'une société coupée en deux, où l'élite et la classe laborieuse coexistaient sans se mélanger.

​Ce jour-là, il fallut se rendre à l’évidence : les anciens ouvriers n'existaient plus dans ce nouveau paysage. Les véritables "murs porteurs" de cette industrie, ces "travayèrs tabisman et bitasyon" dont je faisais partie, qui ont bâti l'empire sucrier d'hier au prix d'un dévouement sans faille et de sacrifices silencieux (avec des doigts sectionnés, des mains et corps balafrés...), furent exclus des invitations.

Cette invisibilité a démontré que les barrières sociales d'autrefois restaient cruellement intactes, imperméables au temps qui passe, nourrissant une forme de mépris inédite dont les traces subsistent encore aujourd'hui. Malgré cette ombre au tableau, la réouverture du site en tant que Musée d’Histoire et d’Industrie est devenue l'événement fondateur d'un grand " temple " de la mémoire.

​Au lieu de condamner les structures métalliques, les moulins et les imposantes machines à vapeur à la ferraille, la Région Réunion en achetant tout le lieu (usine et terrains) a fait le choix de les ériger en patrimoine historique et en Grand Stella.

Cette reconversion pionnière et unique à La Réunion, a permis de rendre un vibrant hommage au monde de la canne et du sucre, inscrivant durablement le labeur des "engagés du sucre" dans la mémoire collective de l’île. Force est de constater que ce geste demeure, à mon goût, trop timide et inabouti à ce jour, tant cette richesse reste reléguée au second plan.

- Faire briller l’âme de ceux qui ont fait l’histoire -

La transformation de Grand Bois démontre que la fin de l’activité sucrière ne signifie pas la mort définitive d’un site. En choisissant la voie du quotidien et de l'habitat, l’ancienne usine est passée du statut de centre de production du sucre à celui de lieu de vie communautaire, résonnant avec la réhabilitation de Stella Matutina, devenue un Musée d'envergure internationale. Préserver ces sites, c'est faire vivre la mémoire des bâtisseurs de La Réunion, une cause chère à nos « zarboutan péi ».

​Mais sous le vernis de l'économie industrielle de l’époque gît une réalité humaine faite de souffrances, de dureté et de douleurs. Ce sombre héritage, nous avons le devoir absolu de l'honorer, de le garder en mémoire et de le transmettre.

​Tel est le sens profond de mon dernier ouvrage "Léritaz nout zansèt de Stella"-publié par Komkifo éditions. Ancien ouvrier de l'usine sucrière de Stella et descendant d’engagés, j’ai cherché par ma plume à redonner vie à ce passé que l’oubli menace d’effacer ou de le modifier. Bien plus qu’un hommage nécessaire à "nout ban’ zarboutan", ce livre est un appel pressant à l’éveil des consciences.

C'est aussi un appel vibrant lancé à nos décideurs. Redonner vie à toutes nos friches industrielles laissées en abandon, est une urgence absolue. Ces sites, restent les gardiens de notre mémoire. En les réhabilitant, nous faisons résonner à nouveau les voix de ceux qui ont forgé l'identité réunionnaise. Cet héritage précieux, légué par nos ancêtres, nous appartient, c'est à nous qu'il revient de l'honorer et de le faire revivre.

Raison de plus en ce 35e anniversaire, d'accomplir notre devoir de faire résonner la mémoire de ces lieux industriels, “Léritaz nout ban zarboutans”.

Formulons un vœu aussi que la réhabilitation de l'usine de Quartier Français, fermée en 1982 et appelée à devenir un pôle éco-culturel à l'horizon 2028 (source presse), ne se transforme pas en une coquille vide. Que ce futur lieu puisse inscrire la parole, la sueur et le vécu des anciens travailleurs au cœur de ce "pôle de mémoire".

C’est à cette seule condition que ce projet se révélera vivant, vibrant, incarné, et véritablement à la hauteur de notre histoire.

Tou sa po ké zordi kom domin la limièr la mémwar y éklèr nout shomin malizé.

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3 Commentaires
Payen
Payen
2 minutes

Article très intéressant et touchant, histoire de ne pas oublier les " petites mains " qui ont fait la richesse des industries sucrières, qu'il met à l'honneur. A la réflexion pourquoi ne pas se regrouper en une association régionale pour mener des actions partagées aux sujets de l'héritage, la mémoire, l'écriture, documentaire...la base existe déjà !

Juliette M.
Juliette M.
12 minutes

C'est la 1ère fois depuis 35 ans que quelqu'un raconte la fermeture de l'usine sucrière de Grand Bois survenue en 1991, et de notre quartier qui a évolué au fil du temps. Super d'avoir mis le projecteur sur ce quartier Grand Bois la commune de Saint-Pierre aujourd'hui. Oui on su préserver l'héritage de nos ancêtres, le gros manque c'est la transmission....A partir de cette tribune, nul doute que la municipalité St-Pierre fera le nécessaire pour une petite manifestation.

Yves
Yves
1 heure

Espérons que notre nouveau maire de Saint-Pierre David Lorion marquera cet anniversaire des 35 ans avec nous, population de Grand Bois. Super article qui éclaire chacun de nous. Merci de nous replonger dans nos souvenirs douloureux de l'époque et de décrire les évolutions survenues pour "nout Kartyè".