Tribune libre de Giovanni Payet

Journée mondiale de l'alimentation : La Réunion ne peut plus déléguer son assiette

  • Publié le 16 octobre 2026 à 08:24
  • Actualisé le 16 octobre 2026 à 08:27
Giovanni Payet

La Voix Citoyenne – La Réunion appelle à un plan de souveraineté alimentaire pour l'île, à construire dans chaque commune, au plus près des habitants et des enfants.

La Journée mondiale de l'alimentation est célébrée aujourd'hui dans près de 150 pays. La FAO l'a placée cette année sous le thème "Innover aujourd'hui pour nourrir demain". Elle rappelle que des solutions innovantes, associées aux savoirs traditionnels et à des approches inclusives, peuvent garantir à chacun une alimentation suffisante, diversifiée, sûre et nutritive, tout en préservant la planète.

Cet appel nous concerne directement. À La Réunion, nourrir demain suppose de regarder en face la fragilité de notre système alimentaire.

Un constat chiffré

Les données de l'ADEME, de la DAAF et des Douanes sont claires:
- Le taux de dépendance de l'île aux importations est de 73 % pour son alimentation et son agriculture.
- Chaque année, l'île importe plus de 500 000 tonnes de denrées pour l'alimentation humaine, environ 163 000 tonnes d'aliments pour animaux et près de 43 000 tonnes d'engrais.
- Un aliment parcourt en moyenne plus de 11 500 km avant d'arriver dans l'assiette.
- La production locale ne couvre que 19 % du marché de la viande bovine, 36 % du porc et 42 % de la volaille. Elle couvre autour de zéro des besoins en féculents, alors que le riz importé pèse à lui seul autant que tous les fruits et légumes importés.
- Une partie des importations concurrence directement ce que nos agriculteurs savent produire. Les agrumes et les pommes représentent 73 % des fruits frais importés. Les oignons représentent 46 % des légumes frais importés.
- Cette dépendance expose l'île à trois types d'aléas : climatique (un cyclone sur le port ou l'aéroport), géopolitique (des voies maritimes ou aériennes fermées) et économique (flambée du coût du transport). Elle contribue aussi au surcoût de 37 % des denrées alimentaires.

Les crises de l'énergie et de la géopolitique de ces dernières années nous ont déjà avertis.

Quand le flux s'arrête, c'est l'assiette des Réunionnais qui se vide.

Ne pas opposer, ne pas accuser

Ce constat ne met pas en cause les agriculteurs. Il découle de choix de politiques publiques et d'une mondialisation du secteur agricole. Les agriculteurs nourrissent l'île, et leur métier doit être reconnu et rémunéré à sa juste valeur. Ils subissent aujourd'hui des importations à bas coût produites sans norme sociale ni environnementale, dans un contexte de changement climatique.

Nos pistes pour la sécurité et la souveraineté alimentaires

La sécurité alimentaire garantit à chacun un accès permanent à une nourriture suffisante, saine et nutritive. La souveraineté alimentaire est le droit d'un peuple à définir sa politique agricole et alimentaire. La Voix Citoyenne propose les huit pistes suivantes.

1. Sortir de la dépendance aux intrants importés. Il faut accélérer la transition vers une agriculture biologique et régénératrice : couverts végétaux, légumineuses, compostage, valorisation des co-produits et des effluents d'élevage, et autonomie fourragère des troupeaux. Notre survie alimentaire ne peut pas dépendre d'engrais issus du pétrole et importés à prix d'or.

2. Reconquérir les féculents et les produits frais. Un plan de relance doit viser les tubercules, les légumineuses, les agrumes, l'oignon, l'ail et la carotte, avec un accompagnement technique et financier adapté.

3. Protéger les terres agricoles. Nous demandons l'arrêt de l'artificialisation des terres cultivables, la préservation du foncier et l'aide à l'installation des jeunes agriculteurs.

4. Défendre nos agriculteurs face à la concurrence déloyale. L'État et l'Europe doivent exiger des normes équivalentes pour les produits importés et accompagner les filières locales fragilisées.

5. Faire de la commande publique un levier. Les cantines, les hôpitaux et les EHPAD doivent s'approvisionner en produits locaux, de saison et biologiques, pour offrir aux producteurs des débouchés stables.

6. Éduquer, réduire le gaspillage et faire évoluer les assiettes. Le consomm'acteur est l'un des moteurs du changement. Un meilleur équilibre entre protéines végétales et animales est bon pour la santé comme pour le climat. Cela doit se faire sans développer l'élevage industriel et ses problèmes d'épandage.

7. Bâtir une stratégie agricole à l'échelle de l'océan Indien. La Réunion doit structurer avec Madagascar, Maurice, les Comores et les Seychelles des filières intégrées et des circuits courts régionaux, et jouer un rôle pivot dans la sécurité alimentaire de la zone.

8. Préparer la robustesse. Il faut un plan de continuité alimentaire en cas de cyclone ou de rupture logistique, avec des stocks stratégiques, une logistique sécurisée, des énergies renouvelables locales, la préservation des sols et de l'eau, et une organisation collective qui garantisse un revenu digne aux producteurs.

Innover pour nourrir demain, c'est aussi redécouvrir les savoirs paysans réunionnais et les associer aux techniques agroécologiques. La souveraineté n'est pas un luxe : c'est une question de survie. Nous ne demandons pas l'aumône, nous exigeons le droit de construire une autonomie réelle.

La Voix Citoyenne propose de réunir agriculteurs, maires, collectivités, parents d'élèves, associations, scientifiques et citoyens autour d'un grand rendez-vous de la souveraineté alimentaire.

Giovanni Payet
Président de La Voix Citoyenne – La Réunion

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