Tribune libre de Arnold Jaccoud

Le temps des vieux

  • Publié le 27 octobre 2026 à 18:50
  • Actualisé le 27 octobre 2026 à 18:54
la saline

Les médias nous informent de l’organisation, les 26 et 27 octobre, des "Premiers États généraux du Bien-Vieillir" à l’initiative du Département et de l'ARS. On ne peut que s’en réjouir (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

Je ne suis qu’un simple chercheur, juste habitué à faire l’aller et retour entre le travail de terrain (voire de souterrain) et la réflexion analytique et conceptuelle. Ces dernières années, il se fait que. j’ai rédigé pas mal d’écrits relatifs à cette thématique importante, parus dans les médias. Mais peut-être justement à cause de mon grand âge, force m’est de reconnaître qu’aucune contribution participative à cette réflexion sur la politique de société à l’égard des vieux ne m’a été suggérée.

En plus quoique œuvrant dans ce département depuis plus de 40 ans, mais n’étant pas réunionnais de souche... Bref, il convient donc d’accepter que l’on parle souvent à notre place.

Il m’a semblé utile de rédiger ces quelques lignes en souhaitant que MM. Melchior et Coiplet puissent éventuellement en intégrer quelques bribes dans la réflexion de leurs équipes.

L’espace symbolique d’expression m’étant limité dans les circonstances présentes, je souhaite me placer du point de vue du sujet concerné : le senior, le gramoun, la personne âgée... Je ne peux m’empêcher de penser que des politiques publiques attachées à gérer "logement, mobilité, aménagement des espaces publics, prévention, emploi ou encore soutien aux aidants" ne peuvent pas être traitées uniquement en termes arithmétiques, statistiques, techniques ou financiers. Elles ont à intégrer les interrogations existentielles que les intéressés se posent et expriment d’eux-mêmes "Comment pouvons-nous agir pour changer le regard que vous portez sur les seniors que nous sommes devenus dans notre société, et infléchir les représentations et les idées que nous vous inspirons ?" Et tant pis si j’enfonce des portes ouvertes...

D’une certaine façon, dans un corps social majoritairement tourné vers l’avenir et préoccupé (à juste titre) des générations futures (nos enfants… nos petits-enfants…), comment vivront les (environ) 240.000 seniors de plus de 60 ans présagés à La Réunion dans les 10 années à venir 1  ?

Quel statut leur sera accordé ? Quels rôles auront-ils à jouer ?

On nous voit surtout comme sujets / objets d’aide, de prise en charge ou de recherche. On nous range généralement dans un ensemble marginal de plus en plus étalé, affecté par des dépendances croissantes auxquelles la partie dite « active » de la société devra bien faire face.

Dès la "retraite" (de quoi ?) nous ne sommes qu’exceptionnellement présents en tant qu’acteurs sociaux actifs, partenaires et responsables, mais la plupart du temps comme fardeau à assumer ou comme bénéficiaires de prestations onéreuses. Et dans l’attente de notre disparition inéluctable, on nous suggère toutes sortes d’activités et d’occupations dont l’attrait peut par ailleurs varier à l’infini.

Tous âges confondus, jamais nous ne sommes considérés comme une catégorie sociale intégrale, susceptible de produire de la richesse économique, du savoir-faire et de la connaissance polytechnique, de l’implication sociale, civique et relationnelle (déterminante), de la créativité intellectuelle et culturelle, de la contribution pédagogique et andragogique (essentielle), de vraies réflexions relatives aux exigences morales et aux forces de l’esprit dont la société aurait besoin..

Nous sommes "retraités", assignés par principe à une exclusion de toute contribution collective active à une société en évolution continue. Il nous reste le cortège des déficits progressifs qui nous attendent : pertes, manques, fragilités, déficiences, précarités, handicaps et pathologies de toute nature. Sommes-nous devenus des inutiles ?

De mon point de vue, nous devenons plutôt de fait une sacrée ressource économique inépuisable

- pour la création d’emplois multiples : emplois domestiques, aides à la personne, repas à domicile, auxiliaires de vie sociale, aides-soignants en gérontologie, aides médico-psychologiques, infirmiers, thérapeutes (ergo... kiné...), psychomotriciennes, diététiciennes...
- inépuisable pour alimenter les vastes domaines de la « silver économie », celle destinée spécifiquement aux personnes âgées et qui représentait en 2021 en France 130 milliards d’€.
- inépuisable comme terrain d’étude, d’application et de business pour tous les secteurs de la recherche médicale, sociale, médico-sociale, socio-économique...

Tant que cela nous est permis, donner du sens à notre existence ne peut se limiter au repos, aux divertissements ou à la simple protection de la santé (physique, mentale ou alimentaire) que souhaitent nous procurer les « plans seniors » locaux ou départementaux ! Je considère l’importance que nous soit accordée la conscience d'une existence pleine que j’illustre volontiers par l’investissement de ces 4 piliers :

• Une place dans la société, un statut peut-être extrêmement modeste, mais suffisamment valorisant à nos yeux et à ceux de notre entourage
• Le maintien d'activités personnelles, intellectuelles, physiques et relationnelles
• L'exercice d'un rôle socialement (et toujours familialement) utile et respecté
• Le maintien, voire l'enracinement, dans un environnement de vie épanouissant, sécure, non carencé sur le plan affectif, social et matériel, et offrant des interactions stimulantes.
• Nos mal-être de seniors, nos souffrances « masquées » proviennent des déficiences relatives à l'un ou à plusieurs de ces piliers de vie : Effondrement de la confiance en soi et dans le sens donné à sa vie, tension et inquiétude permanente, éloignement de la satisfaction de ses besoins fondamentaux, accentuation de nos pathologies, sentiments d’abandon.

La question des "aidants", de l’accompagnement qu’ils nous apportent à nous, personnes très âgées ou malades, de leur mission de "facilitateurs de vie"… semble plus complexe et exigeante qu’il n’y paraît habituellement. On sort clairement du ménage et du "pipi – caca". Les relations que créent les aidants servent de support puissant à notre quête de sens que, dans notre grand âge, nous pouvons donner à notre vie terrestre. Elles humanisent notre vieillesse jusqu’au bout.

Elles ouvrent un espace où parviennent à se glisser encore les envies et les projets, au-delà même des besoins immédiats… Nos aidants ont généralement eux-mêmes besoin d’aide et d’accompagnement. Dans le contexte actuel de dilution des liens sociaux et des liens familiaux, des programmes médiatisés devraient diffuser un plaidoyer et promouvoir des actions collectives systématiques, visant à réimpliquer réciproquement vie des seniors et cohésion des générations.

"Les politiques publiques qui concernent les seniors doivent devenir l’affaire des seniors"

• La cohérence et la coordination des politiques publiques concernant les seniors impliquent à mes yeux une instance susceptible d’impulser les initiatives et les programmes d’action en faveur de la génération des seniors. Elles devraient se construire sous la responsabilité des seniors. L’absence de cette instance (en dehors des problématiques médicales) me paraît être un des obstacles les plus évidents à toute évolution de la situation réelle des personnes âgées dans le département et de leur représentations mentales et sociales. Bien plus que les discours humanistes et les réflexions philosophiques, ce sont les actions qui feront sauter les tabous et les préjugés à l’égard des vieux, aussi bien que chez les vieux eux-mêmes. « Am anfang, war die Tat » (Goethe). Il s’agit d’agir avec et sur l’environnement global, social et sociétal, sur les registres clé : politique – culturel – économique – psychosocial.

Pour tempérer les contradictions possibles entre les besoins d’interventions publiques et les besoins d’autonomie des seniors, la gestion de cette instance, dotée de prérogatives, de ressources humaines et financières, et de pouvoirs réels d’agir, pourrait être confiée aux seniors eux-mêmes. Elle contribuerait de façon efficace à la réhabilitation du statut éminent des personnes âgées dans le champ social.

Arnold Jaccoud - Psychosociologue

guest
0 Commentaires