Tribune libre de Stéphane Fouassin

Outre-mer : la faute stratégique

  • Publié le 13 mai 2026 à 15:46
  • Actualisé le 13 mai 2026 à 15:49
Stéphane Fouassin

Dans les périodes de crise, les choix budgétaires disent tout d’une vision politique en révélant les priorités réelles, au-delà des discours. Aujourd’hui, une inquiétude monte : celle de voir les Outre-mer redevenir une variable d’ajustement. Ce serait une faute politique, sociale, stratégique (Photo : www.imazpress.com)

Au Parlement, nous avons collectivement obtenu des victoires pour nos territoires, lors de l’examen du budget. Maintien de dispositifs structurants, préservation de crédits indispensables, reconnaissance de nos spécificités. Ces victoires étaient nécessaires parce que justes. Elles répondaient à des réalités structurelles, à des besoins massifs, à des urgences identifiées.

Depuis, les signaux qui remontent du terrain sont préoccupants.

Dans le logement, pilier de la cohésion sociale, le décalage entre les engagements votés et leur mise en œuvre est aujourd’hui manifeste. La loi de finances pour 2026 a inscrit 236,3 millions d’euros en autorisations d’engagement pour l’action "Logement".

Pourtant, les notifications transmises aux préfets font apparaître des baisses brutales, entre 40 % et 62 %. Derrière ces chiffres se cachent des opérations gelées, des chantiers suspendus, des projets abandonnés. Dans nos territoires où des dizaines de milliers de familles attendent un logement, une telle rupture n’est pas soutenable.

Dans l’investissement public aussi, les redéploiements de crédits interrogent. Le fonds exceptionnel d’investissement (FEI), pourtant essentiel pour les infrastructures, est très loin d’être pleinement utilisé : près de 46 millions d’euros n’ont pas été engagés et près de 30 millions n’ont pas été consommés. Plutôt que de s’assurer que ces crédits soient pleinement mobilisés en faveur des projets d’avenir pour lesquels ils ont été votés, ils sont en partie redéployés pour financer des urgences sans lien direct avec leur objet initial.

Dans l’économie plus largement, les conséquences sont immédiates : filières fragilisées, emplois menacés, collectivités sous tension. Pourtant le Gouvernement a décidé de baisser les parcours emploi compétences (PEC) à 15 000 pour cette année au lieu de 30.000. À cela s’ajoute une crise énergétique mondiale dont les effets sont amplifiés dans des territoires déjà confrontés à la vie chère, alors même que le projet de loi de lutte contre la vie chère, tant attendu est laissé en suspens depuis des mois à l’Assemblée nationale.

Ce qui se dessine n’est pas un ajustement technique mais une inflexion politique au risque d’un décrochage social des territoires d’Outre-mer.

Dans un contexte contraint, réduire les investissements publics là où l’impact politique semble être le plus faible ou dans les territoires les plus éloignés, est une tentation bien connue. C’est pourtant une illusion.

Au moment où le monde se recompose, où les tensions internationales impactent directement les flux énergétiques, les routes maritimes et les équilibres climatiques, nos territoires ultramarins sont en première ligne. Ils sont au cœur de notre souveraineté énergétique, de notre présence dans les océans, de notre diplomatie climatique. Avec la deuxième zone économique exclusive du monde, la France est une puissance maritime globale grâce aux Outre-mer.

Faire des économies aujourd’hui sur le dos de nos territoires, c’est affaiblir demain notre capacité d’action, prendre le risque de fractures sociales plus profondes, de tensions accrues, d’un décrochage durable.

Pour autant, le problème ne se résume pas à tel ou tel ministre : il révèle une logique plus profonde d’un État qui, de manière continue et souvent sans l’assumer, ne veut plus, ou ne peut plus, financer les Outre-mer à la hauteur des défis quotidiens et des besoins de leurs populations.

À l’heure où certains se projettent déjà vers l’élection présidentielle de 2027, il est nécessaire de le dire clairement : les Outre-mer ne seront pas un angle mort du débat national.

Ils seront un révélateur de crédibilité, de vision et de responsabilité pour penser la France dans sa globalité.

On ne peut pas, d’un côté, revendiquer une France puissance maritime, climatique, diplomatique, et de l’autre, fragiliser les territoires qui en sont les fondements. Accélérer la transition énergétique sans investir dans ses principaux laboratoires ou parler d’unité nationale sans égalité réelle, non plus.

Les Outre-mer demandent constance, lisibilité et considération. Dans un monde instable, ils sont une force pour la France.

Sénateurs signataires :

Stéphane Fouassin (La Réunion) et ses collègues, Bernard Buis (Drôme),Frédéric Buval (Martinique),Samantha Cazebonne (Français de l’étranger),Nicole Duranton (Eure), Nadège Havet (Finistère),Xavier Iacovelli (Hauts-de-Seine),Jean-Baptiste Lemoyne (Yonne),Martin Lévrier (Yvelines),Mikaele Kulimoetoke (Wallis et Futuna), Solanges Nadille (Guadeloupe),Georges Patient (Guyane),Marie-Laure Phinéra-Horth (Guyane),François Patriat, PRÉSIDENT (Côte- d’Or),Didier Rambaud (Isère),Teva Rohfritsch (Polynésie française),Patricia Schillinger (Haut-Rhin),Thani Mohamed Soilihi (Mayotte),Dominique Théophile (Guadeloupe).

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