Tribune libre

Présidentielle 2027 : Jo, qui votait à l’envers

  • Publié le 30 octobre 2026 à 14:13
  • Actualisé le 30 octobre 2026 à 15:42
Premier tour des municipales 2026 : aux urnes citoyennes et citoyens

Appelons-le Jo(ël) ou appelons-la Jo(séphine), c’est pareil. Jo c’est cette quinquagénaire, avec deux enfants et un frigo qu’elle arrive de moins en moins à remplir. Jo, c’est aussi cette silhouette assise sur un banc de France Travail et qui tient le décompte de son allocation d’aide au retour à l’emploi. Vous voyez ces mains qui dressent l’étal de légumes au marché forain bien avant le lever du jour, ou encore la voiture de l’infirmière libérale, garée devant la case du prochain patient… C’est encore Jo (Photo : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)

Avril 2022 : Jo vote tout à gauche, deux semaines plus tard, Jo vote Le Pen.

Jo n’a pas changé d’avis mais a changé de cible.

Entre les deux tours, Jo n’a lu aucun programme. Il a juste scrollé sur son téléphone.

Dans son fil d’actualité : des vidéos virulentes de 30 secondes au ton de plus en plus énervé au fil de ses visionnages. Un algorithme ça ne vote pas, pourtant avec lui, on sait déjà pour qui Jo votera en 2027.

Le 19 septembre, j’écrivais ici qu’une île qui ne sait pas ce qu’elle veut devient vulnérable. Jo sait très bien ce qu’il lui faut : que ça s’arrête.

L’inflation généralisée, la mobilité subie faute d’opportunité dans l’île, la mère qui recompte soigneusement plusieurs fois ses pièces en bout de caisse. C’est un fait : ici, on vit avec un tiers de moins qu’en Hexagone.

Steinbeck appelait ça les raisins de la colère. Des grappes qui gonflent, qui pèsent, qui attendent la vendange. Chez nous, la vigne croule sous les grappes. Le problème, c’est qu’on les jette par la fenêtre tous les cinq ans.

Un certain homme de gauche a découvert la créolisation chez Édouard Glissant. Nous, on l’a découverte dans la marmite. Trois siècles qu’on met ensemble ce que le monde entier croit incompatible. Un peuple capable de ça peut bien choisir un bulletin sans se couper en deux.

La gauche a une manie que j’admire : elle lit ses programmes. Des centaines de mesures.

Certains militants les récitent comme d’autres récitent les noms des joueurs de l’équipe de France. On y cite même Paul Vergès en modèle. Ce fut un grand homme, je le dis sans détour. Certains venus d’autres bords, l’ont été aussi. Ils ne sont plus là ou attendent en coulisse.

Votre programme, quel qu’il soit, ne le lisez pas ce soir, attendez demain. Interrogez-le en lui posant une seule question : qu’apporte-t-il concrètement à notre Ile et à nos citoyens ?

Pour moi, c’est cela voter à l’endroit.

Le fils de Jo, lui, vote tout à gauche. Il a 26 ans, a obtenu un master et travaille en CDI à Saint-Denis. Il rêve de changement voire de…révolution. Imaginons quelques secondes cette situation. La table une fois renversée, le fils de Jo lui se relèvera malgré le choc, à l’aide de sa bouée : son diplôme

La sœur de Jo au RSA, ne se relèvera pas tout comme son voisin en contrat aidé. Le gramoun du lotissement qui perçoit sa petite retraite ou l’ASPA restera également à terre.

Si la table se renverse, si la France se brouille avec ses partenaires et ses créanciers, les sanctions tomberont les unes après les autres. Ici, nous serons hélas les premiers à les subir. Dire cela, ce n’est pas un avertissement mais du réalisme. A l’échelle individuelle, quand tout ce que nous gagnons repart à la banque, celle-ci ne nous accorde plus de crédit. Pire encore, ceux qui financent et investissent chez nous resteront-ils ?

Face à ce risque, un esprit transpartisan aurait dû naître depuis longtemps, au-dessus des étiquettes, pour protéger ce que nous avons en commun. Je n’y renonce pas mais l’appareil politique en place, lui, persiste à l’ignorer.

Enfin, il y a un dernier personnage dans cette histoire. Lui, il gagne toutes les élections mais personne ne l’a jamais vu.

À Saint-Paul, le maire a été élu par 31 % des inscrits. À Saint-Denis, par 27 %. Les autres ?

À la maison, au marché, à la plage…

Ce nouveau protagoniste se nomme l’abstention et il a un défaut : il ne fait rien mais se plaint d’absolument tout. « Tous les mêmes, y apportent pas moins rien, y change rien à ma vie que ce soit l’un ou l’autre, tous des voleurs, si mi lève pas le matin na point personne pou donne à moin… »

Dans ses rangs : un employé ou encore un ouvrier sur quatre. Des artisans et des commerçants, deux fois plus nombreux qu’en Hexagone à ne jamais voter. Des infirmières, des techniciens, des professeurs des écoles. Près de quatre étudiants sur dix et même des diplômés du supérieur. Des gens qui savent, mais qui ne votent pas… ou plus.

Ce n’est pas un combat individuel ou personnel mais une contribution collective. Aussi, ne pensez pas à moi pour mener ce combat mais pensez à la pierre que vous seul pouvez apporter. Dans les Hauts, les murets de pierres sèches tiennent depuis un siècle sans une goutte de ciment, juste des pierres bien posées, les unes contre les autres solides, solidaires…

Jo votera de nouveau en 2027. Pour crier, pour sanctionner ou pour choisir ?

Pendant des années, comme Assistante-Sociale, j’ai tenu des mains, j’ai rempli des dossiers, débloqué des aides, recousu des fins de mois.

J’ai accompagné à l’autonomie et à l’émancipation des individus…quelle victoire lorsque ces personnes ne revenaient plus vers le service social…la réalité est tout autre aujourd’hui et un recul de trente ans dans le milieu me permet de voir l’évolution de la précarité ainsi que l’arrivée des nouveaux publics.

J’ai travaillé à la création du Guichet Unique de l’Habitat à Saint-Paul en tant qu’adjointe au logement il y a de cela 8 ans, le premier de l’île et outil novateur… Je ne regrette aucun de ces gestes, et je ne laisserai jamais dire qu’il faut cesser de tendre la main à ceux qui en ont besoin.

J’ai appris une chose que personne n’aime entendre : depuis quelques années, l’aide soigne mais elle ne guérit plus. C’est un pansement et un pansement qu’on change tous les mois finit par faire mal.

Ce qui sort vraiment une famille de la précarité et je l’ai vu de mes yeux, c’est le travail.

Un emploi, un salaire, une classe moyenne qui respire -quoique- c’est de plus en plus une respiration haletante, qui consomme local, qui embauche local et qui, un jour tend la main à ceux restés derrière.

Le socialisme pour moi c’est partager une richesse qu’on a d’abord su créer.

Faire croire depuis trente ans que l’État pourra tout porter seul, c’est entretenir selon moi une utopie et malheureusement l’addition, est souvent payée par les plus précaires.

J’ai donc cherché le programme qui ose dire cette vérité-là. Le programme qui veut faire des contrats aidés un tremplin et non un engrenage, le programme qui affiche que les territoires doivent décider pour eux-mêmes, et que La Réunion n’a besoin de personne pour parler à sa place.

J’ai choisi et j’ai choisi LA REUNION, j’ai choisi un programme qui répond à la question suivante : et pour nous à la Réunion quel est le projet qui répond au mieux à nos problématiques ?

Je porterai ce choix avec tous ceux qui voudront poser leur pierre.

Le jour J, n’essayez surtout pas de penser à La Réunion dans l’isoloir car elle y sera déjà.

Annie PIGNOLET DUMONT
Citoyenne – Conseillère municipale (opposition Saint-Paul)

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