Les acheteurs anticipent une pénurie

Au marché de l'opium afghan, les prix s'envolent sous les talibans

  • PubliĂ© le 3 octobre 2021 Ă  12:59
Des hommes rassemblés autour de sacs contenant de l'héroïne et du haschisch en vérifient la qualité, sur un marché à l'extérieur de Kandahar, en Afghanistan, le 24 septembre 2021

Sur un marché du sud de l'Afghanistan, les vendeurs sourient à cÎté de leurs sacs d'opium. Alors que le pays s'enfonce dans la misÚre, le prix de sa drogue phare s'est envolé depuis le retour des talibans au pouvoir.

Assis en tailleur sur une bĂąche poussiĂ©reuse, Amanullah (nom d'emprunt) plonge son couteau dans un grand sac plastique oĂč dorment 4 kilos d'une boue marron. Il en extrait une boulette, qu'il place dans une coupelle posĂ©e sur la flamme d'un rĂ©chaud.

La rĂ©sine de pavot bout et se liquĂ©fie, mais reste homogĂšne: l'opium est pur, il n'a pas Ă©tĂ© coupĂ© avec des additifs chimiques pour faire masse. A ses cĂŽtĂ©s, son compĂšre Mohammad Masoom esquisse un sourire: ils vont pouvoir le vendre au prix fort, sur ce marchĂ© en plein air d'Howz-e-Madad oĂč s'Ă©coule une infime part de l'Ă©norme production afghane d'opium, de loin la premiĂšre au monde.

Car depuis le retour au pouvoir des talibans à la mi-août, le prix de l'opium, transformé en héroïne dans le pays, ou au Pakistan et en Iran tout proches, pour ensuite nourrir le marché européen notamment, a triplé.

Il atteint aujourd'hui sur ce marché 17.500 roupies pakistanaises (PKR) le kilo, soit prÚs de 90 euros, explique Mohammad, sous la toile tendue sur quatre piquets qui protÚge leur échoppe de fortune du soleil brûlant de la plaine aride.

A quelques kilomÚtres de là, toujours dans la province de Kandahar, Zekria (nom d'emprunt) confirme l'envolée récente des prix. Ce fermier vend aujourd'hui son opium, d'une meilleure qualité que celui de Mohammad, plus de 25.000 PKR le kilo, 126 euros environ, contre 7.500 PKR avant août.

- Équation impossible -

MĂ©tĂ©o, sĂ©curitĂ©, remous politiques, fermeture de frontiĂšres... Nombre d'Ă©lĂ©ments peuvent faire varier trĂšs rapidement le cours de l'opium. Ils alimentent chaque jour les discussions Ă  Howz-e-Madad, oĂč des centaines de producteurs, vendeurs et clients, barbes noires et blanches enturbannĂ©es, devisent autour d'un thĂ© vert entre deux alignements de sacs d'opium ou de haschich.

Selon eux, c'est une déclaration du porte-parole du régime taliban, Zabihullah Mujahid, le 17 août dernier, qui a fait s'envoler les prix. Il avait alors assuré au reste du monde que le pays ne produirait plus de stupéfiants.

Prudent, il avait ajouté que son pays aurait pour cela "besoin de l'aide internationale" pour fournir aux paysans de quoi vivre à la place de l'opium. La rumeur d'une interdiction imminente de la culture du pavot s'est répandue comme une traßnée de poudre dans la province de Kandahar, à la fois bastion historique des talibans, grosse productrice d'opium et plaque tournante du trafic.

Les acheteurs anticipent une pĂ©nurie d'opium, "et ça a fait bondir les prix", explique Zekria. A 40 ans, dont 20 passĂ©s Ă  faire pousser du pavot, comme son pĂšre et son grand-pĂšre, il ne croit pas que les talibans "puissent Ă©radiquer tout l’opium en Afghanistan".

En 2000, le premier rĂ©gime taliban avait interdit la culture de l'opium, dĂ©crĂ©tĂ©e "haram" (contraire Ă  la loi islamique) et fait baisser la production, avant d'ĂȘtre renversĂ© par les Occidentaux, qui ont eux aussi cherchĂ© Ă  l'Ă©radiquer.

- Pas de loup -

Mais année aprÚs année, la production afghane d'opium reste trÚs élevée. En 2020, le pays a produit 6.300 tonnes sur 224.000 hectares, selon l'ONU. L'équation semble impossible: éradiquer une production qui génÚre jusqu'à deux milliards de dollars (1,7 milliard d'euros) de revenus dans l'un des pays les plus démunis du monde.

Les paysans du Sud, eux, ne se posent pas la question. "On sait que ce n'est pas bien, que c'est interdit par l’islam. Mais on est obligĂ©, sinon on ne peut pas gagner notre vie. Ici on n'a pas d’eau, pas de graines, on ne peut pas faire pousser grand-chose d'autre", explique Mohammad.

"Sans l’opium, je ne couvre mĂȘme pas mes coĂ»ts", abonde Zekria, qui a une famille de 25 membres Ă  nourrir. "On n’a pas d’autre travail, pas d’autre solution si la communautĂ© internationale ne nous aide pas".

Mais l'aide internationale n'a jusqu'ici rien donnĂ©, malgrĂ© les sommes pharaoniques (8,6 milliards de dollars) investies par les États-Unis ces vingt derniĂšres annĂ©es.

Au mĂȘme moment, les talibans s'accommodaient de l'opium qui finançait leur rĂ©bellion contre les Occidentaux. En 2016, ils en tiraient "la moitiĂ© de leurs revenus" selon l'ONU.

Tout juste revenus au pouvoir, les islamistes avancent Ă  pas de loup, au moment oĂč la famine menace un tiers de la population, toujours selon l'ONU. Dans son bureau de Kandahar, un des responsables provinciaux, le mollah Noor Mohammad Saeed, rappelle Ă  l'AFP que "produire de l'opium est proscrit par l'islam et mauvais pour les gens".

Mais il se garde bien de confirmer une prochaine interdiction, renvoyant lui aussi la balle Ă  la communautĂ© internationale: "S'ils sont prĂȘts Ă  aider les paysans Ă  arrĂȘter l'opium, alors nous l'interdirons".

AFP

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