D'une berge déserte, deux barques en acier s'élancent sur la Loire chargées d'une montagne de boßtes.
A l'intérieur, 400 kg de civelles. Menacé d'extinction, cet alevin de l'anguille fait l'objet d'un programme de repeuplement au long cours.Sous les couvercles, les civelles, petits poissons gris translucides de quelques centimÚtres, fins comme des vers, s'agitent dans un fond d'eau.
Bottes en plastique aux pieds et parka sur le dos, les hydrobiologistes déversent délicatement les civelles en bordure du fleuve, sur une dizaine de kilomÚtres en aval de Saumur (Maine-et-Loire).
"Une partie des civelles sont marquĂ©es. Cela permet d'opĂ©rer un suivi Ă six mois, un an et trois ans pour vĂ©rifier leur dĂ©veloppement, leur taux de croissance et leur rĂ©partition sur la zone", explique Yann Le PĂ©ru, hydrobiologiste du centre d'Ă©tude Fish Pass, prestataire scientifique du programme de repeuplement, portĂ© par le comitĂ© rĂ©gional des pĂȘches (Corepem) et qui rĂ©pond Ă un appel Ă projet du ministĂšre de la Transition Ă©cologique.
Ces trĂšs jeunes anguilles pĂȘchĂ©es sur la Vie, fleuve cĂŽtier de VendĂ©e, sont acheminĂ©es par camion frigorifique dans les zones dĂ©finies comme les plus propices Ă leur croissance.
"Dans les annĂ©es 2000, avant les quotas de pĂȘche, on a vraiment mesurĂ© le dĂ©clin. Mais depuis trois ou quatre ans, on observe Ă nouveau une croissance des populations. On espĂšre que c'est le repeuplement qui fonctionne", affirme Fabrice Batard, pĂȘcheur en Loire depuis 22 ans, Ă la barre de l'une des embarcations.
- Climat, pĂȘche et pollution -
Depuis 2007, l'Union europĂ©enne prĂ©voit que tout Ătat membre autorisant la pĂȘche Ă la civelle en affecte au moins 60% au repeuplement. En France, cela reprĂ©sente chaque annĂ©e environ 30 tonnes des 50 tonnes pĂȘchĂ©es.
Mais le cycle de vie de l'anguille, complexe et encore mal connu, rend sa protection particuliĂšrement ardue.
Les anguilles européennes et américaines naissent dans la mer des Sargasses, dans l'Atlantique nord, leurs larves (appelées leptocéphales) s'orientant ensuite vers les continents en s'aidant des courants marins.
"Les leptocéphales deviennent des civelles, qui vont remonter dans les cours d'eau. Elles grandissent dans les fleuves et lagunes pendant 5 à 35 ans, puis se métamorphosent une nouvelle fois et migrent à nouveau pour aller pondre en mer", retrace Eric Feunteun, professeur en écologie marine du Muséum national d'histoire naturelle.
Pour expliquer le dĂ©clin des populations d'anguilles, phĂ©nomĂšne mondial, les scientifiques mettent en avant une conjonction de facteurs humains, la pĂȘche en Ă©tant "un parmi d'autres", prĂ©cise Ăric Feunteun.
Les phénomÚnes océaniques liés au dérÚglement climatique font évoluer les courants et déplacent les zones de ponte.
En eau douce, les barrages et écluses perturbent les migrations.
Les aménagements des fleuves et la bétonisation des berges jouent également un rÎle majeur, tout comme la pollution.
D'aprÚs Eric Feunteun, les anguilles les plus contaminées mesurent en moyenne vingt centimÚtres de moins que leurs congénÚres, ce qui pourrait altérer leur fécondité.
- Braconnage -
Une autre menace de taille pÚse depuis plusieurs années sur les civelles: le braconnage. Cet "or blanc" peut se vendre en Asie jusqu'à 5.000 euros le kg, selon l'Office français de la biodiversité (OFB).
D'aprÚs Europol, environ 100 tonnes de civelles sont braconnées chaque année dans l'Union européenne et acheminées en Asie via des filiÚres illicites.
Pour le moment, considĂ©rant le long cycle de vie des anguilles, "il est encore difficile de prouver scientifiquement le bĂ©nĂ©fice des programmes de repeuplement mis en place depuis dix ans, mais il y a des indices", explique Alexis Pengrech, du comitĂ© rĂ©gional des pĂȘches.
Co-auteur d'une analyse sur dix ans du repeuplement, Eric Feunteun considĂšre que le repeuplement pourrait bien ĂȘtre efficace pour restaurer la population.
"On a pu montrer que la croissance des anguilles s'était améliorée mais pas, si ce n'est par déduction, que la mortalité a baissé. C'est intuitif, mais il faut encore consolider les études pour pouvoir le démontrer", affirme-t-il.
"On nous a dit il y a quinze ans que l'espĂšce pouvait disparaĂźtre", se souvient le pĂȘcheur Fabrice Batard. "A nous tous de jouer pour que ça n'arrive pas."
Par Léa DAUPLE et Kseniia TOMCHYK avec Florent VERGNES à Kiev - © 2025 AFP





"On ne comprend pas ; on les tue et elles disparaissent !?"