Mode

En Irak, la jeunesse branchée accro aux fripes

  • PubliĂ© le 8 avril 2023 Ă  10:00
Des mannequins irakiens lors d'un défilé de mode à Al-Hussainiya, en Irak, le 7 mars 2023. - AHMAD AL-RUBAYE / AFP

Dans une palmeraie au nord de Bagdad, des mannequins amateurs défilent, l'air blasé. Ici, pas de haute couture, mais des tenues vintage semblant sortir de films des années 1970. Pour ces jeunes Irakiens, la fripe c'est chic... et c'est un moyen d'éveiller à la protection de l'environnement.

"Nous ne voulons pas une surproduction de vĂȘtements. Il faut rĂ©utiliser", plaide Mohamed Qassem, 25 ans, coiffeur et organisateur du dĂ©filĂ© dans les palmeraies du village d'Al-Hussainiya.

Exhibant une doudoune vert fluo, un long manteau noir en cuir usé, d'amples blazers croisés, à carreaux ou à rayures, les mannequins se succÚdent sous les yeux médusés de bergers.

Dans un pays qui renoue avec une certaine normalité aprÚs des décennies de conflits et s'ouvre chaque jour un peu plus, les fripes permettent aux amateurs de cultiver leur différence à petits prix. Loin des enseignes de mode internationale et de "fast-fashion" qui font timidement leur apparition à Bagdad.

Parmi les tenues arborées au défilé, le vert domine comme un clin d'oeil, car l'initiative entend encourager le reboisement pour contrer la désertification galopante en mettant en valeur la palmeraie, vulnérable au changement climatique.

"L'objectif (est non seulement de) se concentrer sur les vĂȘtements, mais aussi (sur) les vergers dĂ©laissĂ©s, les palmiers qui disparaissent chaque jour. Tout cela amplifie la pollution", souligne Mohamed Qassem.

- "Fripes de luxe" -

Veste rose, moustache à la Clark Gable et cheveux gominés, le jeune homme égrÚne les consignes, aidant un mannequin à rectifier sa démarche, suggérant des pauses à un autre.

Les vĂȘtements prĂ©sentĂ©s ne seront pas mis en vente. Mohamed Qassem a uniquement organisĂ© le dĂ©filĂ© pour la beautĂ© du geste et pour Ă©veiller Ă  la protection de l'environnement.

"Les fripes, ce sont des vĂȘtements d'excellente qualitĂ©. Quand tu les portes, tu as l'impression de revĂȘtir des vĂȘtements de luxe, c'est diffĂ©rent de ce que tu trouves dans le commerce", explique Ahmed Taher, styliste de 22 ans qui a fourni les ensembles.

Etudiant en commerce, il compte 47.000 abonnĂ©s sur son compte Instagram "Modern Outfit". Il y propose aux hipsters de Bagdad des vĂȘtements d'occasion, parfois de grandes marques. Il vend des ensembles pantalon/chemise ou des tee-shirts Ă  20 dollars.

"On veut porter des vĂȘtements uniques et ne pas tous ressembler les uns aux autres", ajoute M. Taher, vĂȘtu d'une veste grise classique qui lui donne un air d'Al Pacino dans "Le Parrain".

Mannequin d'un jour, Safaa Haidar appelle Ă  "planter un arbre chez soi". L'Ă©tudiante de 22 ans "s'intĂ©resse Ă  la mode en gĂ©nĂ©ral" et confirme son attrait pour les fripes, assurant choisir ses vĂȘtements "en fonction de (sa) personnalitĂ©".

Mais la sape d'occasion est aussi un choix économique.

Dans un pays oĂč prĂšs d'un tiers des 42 millions d'Irakiens sont pauvres, les allĂ©es tortueuses du grand marchĂ© aux fripes de Bagdad ne dĂ©semplissent pas le vendredi.

Devant les Ă©tals croulant sous les chemises, chaussures et jeans, des hommes essayent des vĂȘtements. Ici, une chemise coĂ»te parfois Ă  peine deux dollars. D'autres piĂšces peuvent se vendre jusqu'Ă  200 dollars.

- "Durer toute une vie" -

Mohamed Ali, Ă©tudiant en ingĂ©nierie de 20 ans, est venu acheter des chaussures. A l'Ă©poque de l'embargo occidental contre l'Irak dans les annĂ©es 1990, il raconte comment ses parents "portaient le mĂȘme pantalon Ă  l'endroit et Ă  l'envers, jusqu'Ă  l'usure, car ils n'avaient pas les moyens d'acheter de vĂȘtements".

Des décennies plus tard, la démarche a changé. "La plupart de mes amis achÚtent des fripes", confirme-t-il. "Ce n'est pas qu'on n'a pas les moyens d'acheter neuf. Mais on trouve des piÚces de meilleure qualité et uniques."

Hassan Refaat propose des vĂȘtements achetĂ©s puis abandonnĂ©s par des consommateurs en Europe et qui retrouvent une seconde vie dans les penderies irakiennes. Sa marchandise est aussi importĂ©e du Kurdistan, rĂ©gion autonome du nord de l'Irak Ă  la frontiĂšre avec un gĂ©ant de la production textile, la Turquie.

"Les fripes sont de meilleure qualitĂ© que les vĂȘtements neufs disponibles sur le marchĂ©. Bien souvent, il s'agit de piĂšces de marques", rĂ©sume M. Refaat, 22 ans. "Et les marques durent toute une vie".

© AFP

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