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En Russie, les artistes se radicalisent pour dénoncer des lois "liberticides"

  • PubliĂ© le 20 mai 2016 Ă  11:55
L'artiste russe Roman Roslovtsev porte un masque Ă  l'effigie de Vladimir Poutine, dans le centre de Moscou le 12 mai 2016

Un jeune homme marche d'un pas décidé vers la Place rouge, sous les regards amusés des touristes.

Pour dĂ©noncer une loi qu'il juge liberticide, Roman Roslovtsev a revĂȘtu un masque Ă  l'effigie de Vladimir Poutine.
Les policiers, eux, ne sourient pas et arrĂȘtent sans mĂ©nagement le jeune homme tandis que les passants photographient la scĂšne.
Une femme observe, puis hausse des épaules: "Nous n'avons aucune liberté d'expression", résume-t-elle.
Le sosie de LĂ©nine, que des touristes paient pour se prendre en photo avec le pĂšre de la rĂ©volution russe, regarde avec lassitude le faux Poutine se faire arrĂȘter. "C'est reparti pour un tour", soupire-t-il.
Car pour la neuviÚme fois, Roman Roslovtsev finit sa journée à l'arriÚre d'un fourgon de police. "Je veux qu'on me mette en prison", a-t-il expliqué à l'AFP avant d'enfiler le masque. "Cela permettrait d'achever cette performance artistique", confie-t-il.
Pour l'artiste, se faire arrĂȘter pour le port d'un masque est le seul moyen de "combattre" la loi 212.2 qui prĂ©voit jusqu'Ă  cinq ans de prison pour les personnes ayant participĂ© deux fois en six mois Ă  des manifestations non autorisĂ©es.
Elle a été votée peu aprÚs la réélection en mai 2012 de Vladimir Poutine, dont la campagne électorale avait été émaillée par d'importantes manifestations anti-gouvernentales. Echaudé, le président russe a fait adopter plusieurs lois renforçant les peines de prison pour les manifestants.
"Pour beaucoup de gens, l'emprisonnement des Pussy Riot a été un tournant décisif", explique Artem Loskoutov, militant proche du groupe punk russe, condamné pour une "priÚre punk" contre Vladimir Poutine à la cathédrale du Christ-Sauveur à Moscou.
"Jusque-là, il était possible pour les artistes d'éviter la prison", souligne M. Loskoutov.
A Novossibirsk, sa ville natale située en Sibérie, l'activiste organise des défilés aux mots d'ordres absurdes. "Le porridge, c'est le diable", peut-on ainsi lire sur les pancartes brandies par les manifestants réunis pour chaque 1er mai.
Cette annĂ©e, son dĂ©filĂ© a Ă©tĂ© accusĂ© d'ĂȘtre "sataniste" voire "anti-Russes" et les autoritĂ©s ont organisĂ© leur propre dĂ©filĂ© absurde, affirme-t-il.
"Ils considÚrent immédiatement comme une menace tout ce qui est indépendant", juge-t-il. "Il y a de moins en moins d'espace pour la liberté d'expression".
- ProcĂšs ou performance ? -
En conséquence, les artistes se radicalisent et mettent en scÚne leur propre arrestation voire leur procÚs, comme Piotr Pavlenski, dont l'audience pour avoir mis le feu aux portes du siÚge du FSB, l'ex-KGB, vient de débuter.
Incarcéré depuis début novembre, l'artiste considÚre son procÚs comme "une farce" et a fait venir pour témoigner des personnes présentées comme des prostitués, a révélé aux journalistes son avocate Olga Dinzé. Adepte des performances artistiques à caractÚre politique, l'artiste s'était aussi cloué la peau des testicules sur les pavés de la place Rouge en face du Kremlin en 2013 et cousu la bouche en 2012 en soutien au groupe Pussy Riot.
Mais d'autres artistes opposĂ©s au pouvoir, comme Katerina Nenacheva, jugent ce type de contestation trop extrĂȘme pour atteindre la population.
Selon elle, les performances radicales comme celles de Pussy Riot ou Pavlenski n'atteignent pas forcément leur objectif et sont de plus en plus difficiles à organiser sans risquer d'atterrir en prison.
Avec d'autres jeunes artistes, elle prĂ©fĂšre protester de façon plus modĂ©rĂ©e: elle coud sur des vĂȘtements des slogans anti-gouvernementaux ou dĂ©nonçant ouvertement les lois limitant la libertĂ© d'expression, puis elle les tend ensuite aux passants.
"L'idĂ©e principale, c'est de communiquer avec les gens, 90% d'entre eux ne savent rien sur ces lois, ils ne savent pas que des personnes peuvent ĂȘtre arrĂȘtĂ©es dans la rue pour rien", dit-elle. "Cela surprend les gens".
D'autres artistes ont pris d'assaut les arrĂȘts de bus, en affichant des photos menaçantes de Vladimir Poutine Ă  la place des habituelles publicitĂ©s.
Un autre Russe a quant à lui déroulé en pleine capitale une immense photo de Staline décédé, avec pour légende: "Celui-là est mort, l'autre mourra aussi".
Et début mai, cinq jeunes ont accompagné Roman Roslovtsev jusqu'à la Place Rouge en portant le masque de Vladimir Poutine. "Les Poutine se multiplient", remarque l'artiste en souriant.

Par Anuj CHOPRA - © 2016 AFP
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