Appareil auditif oublié, toilette incomplÚte, repas expédié: des voix s'élÚvent depuis des années pour dénoncer dysfonctionnements et maltraitance dans les Ehpad, rappellent les acteurs du secteur, qui regrettent un manque de moyens et de mobilisation de la société sur ce sujet. (Photo : AFP)
Dans le livre-enquĂȘte "les Fossoyeurs" publiĂ© mercredi, le journaliste indĂ©pendant Victor Castanet dĂ©crit un systĂšme oĂč les soins d'hygiĂšne, la prise en charge mĂ©dicale, voire les repas des rĂ©sidents d'un Ehpad du groupe Orpea sont "rationnĂ©s" pour amĂ©liorer la rentabilitĂ©. Ces rĂ©vĂ©lations, contestĂ©es par le groupe, ont provoquĂ© une onde de choc dans la sociĂ©tĂ© française.
Mais Claudette Brialix, présidente de la Fédération nationale des associations et amis de personnes ùgées et de leurs familles, n'est, elle, "pas du tout" surprise. "Les problÚmes de prise en charge des résidents sont connus depuis longtemps", souligne-t-elle auprÚs de l'AFP. "Ce qui est inadmissible, c'est qu'on en soit toujours là , qu'on ne mette pas les moyens" pour améliorer la situation.
Le sujet avait déjà été mis en lumiÚre lors de précédentes révélations. Une émission d'Envoyé spécial, en 2018, avait notamment pointé de graves carences dans les soins apportés aux résidents d'Ehpad privés.
"Les Ă©tablissements privĂ©s, ce sont les arbres qui cachent la forĂȘt des Ehpad publics", estime Sylvie (prĂ©nom d'emprunt), prĂ©sidente d'une association de familles de rĂ©sidents des Ehpad d'une grande municipalitĂ©. Pas de brossage de dents, limitation des changes, gestes rapides qui provoquent des hĂ©matomes: elle Ă©numĂšre les nĂ©gligences, voire les maltraitances, dĂ©noncĂ©es par les familles.
- Maltraitance "systémique" -
Les professionnels du secteur reconnaissent des dysfonctionnements. "Il existe une maltraitance systémique dans tous les établissements car il y a un manque de personnels et de moyens partout en raison d'un sous-financement", affirme Pascal Champvert, président de l'AD-PA, l'association des directeurs d'Ehpad et de services à domicile
La mÚre de Françoise (prénom d'emprunt) a passé un an dans un Ehpad public, avant son décÚs, en 2019. "Le personnel ne lui donnait pas son traitement contre le glaucome et elle a perdu la vue d'un oeil", témoigne-t-elle. Elle se souvient d'un manque de personnel permanent et d'une "omerta" face aux maltraitances.
La France compte un peu plus de 7.500 Ă©tablissements d'hĂ©bergement pour personnes ĂągĂ©es dĂ©pendantes (Ehpad), oĂč vivent 606.400 rĂ©sidents, selon les chiffres 2020 du service statistique des ministĂšres sociaux (Drees). La moitiĂ© sont publics, 30% privĂ©s associatifs et 20% privĂ©s lucratifs.
A l'heure actuelle, les dépenses liées au grand ùge sont estimées à 30 milliards d'euros par an. Elles pourraient exploser avec la génération baby boom de l'aprÚs-guerre.
La loi grand ùge, réclamée de longue date par les professionnels, devait donner davantage de moyens au secteur, revaloriser des métiers qui peinent à recruter et préparer la France à affronter la hausse du nombre de seniors en perte d'autonomie. Maintes fois promise et reportée par l'exécutif, elle a finalement été abandonnée.
- Pression citoyenne -
"C'est une question d'argent mais aussi de détermination politique pour mettre ce sujet en haut de l'agenda", relÚve la spécialiste d'éthique Alice Casagrande, qui préside une commission au sein d'instances publiques consultatives sur la lutte contre les maltraitances. Et pour inciter les pouvoirs publics à s'emparer du sujet, "c'est aux citoyens de mettre la pression".
Les associations de soutien aux personnes ĂągĂ©es dĂ©plorent justement le manque d'intĂ©rĂȘt et de mobilisation du grand public sur le sujet.
"La France est restĂ©e sur quelque chose d'ancestral, oĂč la vieillesse n'est pas une affaire d'Etat mais une affaire privĂ©e, les familles doivent se dĂ©brouiller", avance Bernard Ennuyer, sociologue spĂ©cialiste du vieillissement, qui dĂ©fend le maintien Ă domicile.
"PrivĂ© ou public, c'est le mĂȘme combat. L'Ehpad n'est pas un endroit sympa pour finir sa vie et les Français veulent rester chez eux", souligne-t-il.
Les pouvoirs publics n'ont toutefois guÚre financé le développement du secteur des services à domicile.
Dans un rapport publié la semaine derniÚre, la Cour des comptes indiquait que l'offre de soins à domicile restait insuffisante en France et trÚs inférieure à celle en Ehpad. En 2016, elle estimait déjà qu'il était nécessaire d'améliorer l'organisation de la politique de maintien à domicile.
AFP

