Quand le bus s'est arrĂȘtĂ© au premier barrage tenu par l'armĂ©e syrienne, les dizaines de passagers Ă©vacuĂ©s d'Alep sont devenus brusquement silencieux, saisis par la peur.
Durant les deux heures qu'a duré ce voyage vers l'exil, l'angoisse ne les a pas quittés. A chaque instant, ils ont craint de tomber aux mains de ceux qui les ont poussés à quitter leurs quartiers assiégés depuis cinq mois.
Des correspondants de l'AFP et d'autres rĂ©sidents des ex-quartiers rebelles d'Alep ont tĂ©moignĂ© de la tension qui rĂ©gnait lundi Ă bord des bus les transportant hors de leur ville, en passe d'ĂȘtre reconquise totalement par le rĂ©gime, vers des territoires encore tenus par les rebelles Ă l'ouest de l'ancienne capitale Ă©conomique du pays.
Avant de partir, pour ce trajet de 12 km, beaucoup prennent des photos d'Alep avec leurs tĂ©lĂ©phones portables. "Peut-ĂȘtre ne reverrons nous plus jamais notre ville", confie l'un d'eux abattu tandis qu'un vieillard Ă©clate en sanglots.
MinĂ©s par la faim, la plupart des passagers ont le visage Ă©maciĂ© Ă tel point que mĂȘme entre connaissances, certains ne se reconnaissent pas aprĂšs avoir vĂ©cu des mois de siĂšge, terrĂ©s pour se protĂ©ger de bombardements incessants.
- Passagers terrorisés -
Beaucoup ont le visage noirci par la fumĂ©e qui s'est dĂ©gagĂ©e lorsqu'ils ont brĂ»lĂ© leurs vĂȘtements pour se rĂ©chauffer en attendant sous un froid polaire la possibilitĂ© de monter dans les bus.
Pour parvenir en zone rebelle, ils doivent franchir trois barrages, à chaque fois plus éprouvants, tenus par les forces qui les ont bombardés et assiégés: celui de l'armée de Bachar al-Assad, celui des Russes et le troisiÚme, tenu par des miliciens iraniens et irakiens, tous alliés du régime.
"Celui-ci est le plus dangereux!", lance un homme de 45 ans. Les conversations s'interrompent aussitĂŽt.
"J'ai Ă©tĂ© Ă bord d'un bus il y a quelques jours quand le barrage iranien nous a arrĂȘtĂ©s", raconte-t-il Ă l'AFP.
"Ils nous ont contraints à descendre, ils nous ont frappés. J'ai peur que cela ne se répÚte", dit-il en s'adressant aux autres occupants terrorisés qui regardent les miliciens à la dérobée.
Mais cette fois, les bus passent. C'est toutefois au second point de contrĂŽle, celui tenu par les Russes, qu'ils ont connu leur plus grosse frayeur.
Munis de dĂ©tecteurs de bombes et portant des gilets pare-balles, des militaires blonds ont arrĂȘtĂ© le bus pendant 30 minutes, sortant tous les bagages de la soute pour les fouiller minutieusement.
- Odeur de vomi -
"Quelqu'un veut-il descendre pour aller à Hamdaniyé?", un quartier d'Alep aux mains du régime et qui donc a échappé au siÚge, demande un des soldats aux passagers par le biais d'un traducteur. Personne ne lÚve la main et le bus poursuit finalement son chemin.
Des milliers d'autres candidats au départ, comme Ahmad Raslane, ont eu moins de chance la veille.
"On a quitté Alep dimanche à 15H00 (13H00 GMT). Nous sommes restés dans les bus jusqu'à lundi à midi", confie-t-il à l'AFP.
Son bus avait franchi le barrage du régime, celui des Russes mais il a été retenu au barrage contrÎlé par les milices iraniennes et irakiennes.
"Nous avons Ă©tĂ© traitĂ©s de maniĂšre odieuse, ils ne nous ont mĂȘme pas donnĂ© un verre d'eau", assure-t-il.
"Les bus sentaient le vomi car les enfants n'arrĂȘtaient pas de rendre", prĂ©cise l'homme de 23 ans.
Comme les miliciens interdisaient aux passagers de descendre des bus, certains ont utilisĂ© des sacs en plastique pour faire leurs besoins, avant de les jeter par la fenĂȘtre, tĂ©moigne un des photographes de l'AFP qui se trouvait Ă bord.
Les miliciens n'ont mĂȘme pas permis aux occupants du bus d'Ă©teindre les lumiĂšres pour permettre aux enfants de dormir.
Au bout de 16 heures d'attente angoissée, explosion de joie: le convoi est autorisé à poursuivre son chemin.
Privés de sommeil et de nourriture, les exilés d'Alep arrivent finalement en territoire rebelle, à Rachidine, à l'ouest de la métropole.
Ils se jettent dans les bras l'un l'autre, beaucoup pleurent. A l'accueil, des hommes portent le nom de leurs proches ou de leurs connaissances sur des pancartes.
De jeunes Alépins avalent des bananes, un fruit qu'ils n'ont pas gouté depuis des mois.
Certains regardent interloqués les insurgés en treillis et armés, n'arrivant pas à croire qu'il ne s'agit pas de soldats du régime.
- © 2016 AFP
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