"Petites idoles"

L'obscure attirance pour les fillettes au Japon

  • PubliĂ© le 26 janvier 2018 Ă  11:45
  • ActualisĂ© le 26 janvier 2018 Ă  11:54
Des adultes assistent au spectacle d'un groupe de chanteuses "idoles", des fillettes se produisant sur scĂšne, le 29 juillet 2017 dans un club Ă  Tokyo

Dans une petite salle de spectacle sombre d'un quartier louche de Tokyo, au décor rudimentaire, des dizaines d'hommes mûrs applaudissent une fillette de six ans sur scÚne.


Elle est ce qu'on appelle une chanteuse "idole". Ce phĂ©nomĂšne est trĂšs rĂ©pandu au Japon, oĂč des organisations de dĂ©fense des droits de l'Homme mettent en garde contre les dangers pour les mineurs d'une certaine complaisance vis-Ă -vis de la sexualisation des fillettes.
Ce n'est qu'en 2015 qu'est entrée en vigueur une loi faisant de la possession de pornographie infantile un délit.
Le psychiatre Hiroki Fukui, qui traite notamment des pĂ©dophiles, estime que la conscience du fait que les enfants doivent ĂȘtre protĂ©gĂ©s de prĂ©dateurs sexuels est "trĂšs faible" dans le pays.
"Nous devons nous rendre compte que cette situation n'est pas normale", dit-il.

- Véritable culte -

Sous son maquillage, des rubans dans les cheveux, Ai a encore tout l'air d'un petit enfant.
Dans la foule des spectateurs, Soichiro Seki, 40 ans, dit aller voir des petites filles sur scĂšne deux fois par semaine. Il affirme ne le faire que pour les encourager et ne ressentir aucune honte.
Mais il concĂšde que d'autres sont beaucoup plus pervers. Pour eux, "venir Ă  un concert de ce type ou se rendre dans un club Ă  hĂŽtesses de Kabukicho est globalement la mĂȘme chose", dit-il dans une allusion au quartier chaud de Tokyo.
L'idole Tama Himeno, qui apparaßt sur scÚne depuis l'ùge de 16 ans, explique que les hommes qui assistent à ces spectacles vouent un véritable culte à ces chanteuses et recherchent à rencontrer des jeunes filles qu'ils ne pourraient pas voir ailleurs.
La plupart des fans sont "purs", insiste Mme Himeno, Ă  prĂ©sent ĂągĂ©e de 24 ans. Elle admet cependant s'ĂȘtre vu proposer 30.000 yens (prĂšs de 230 euros) pour l'un de ses collants usagĂ©s.
"Le fait que des hommes idolùtrent des fillettes est relativement accepté au Japon", dit-elle en citant "Le dit du Genji", oeuvre du 11e siÚcle qui décrit les relations romantiques d'un noble avec des femmes, y compris une petite fille.
Pour le directeur artistique d'Ai, Hidenori Okuma, ces hommes sont attirĂ©s par l'idĂ©e d'avoir un contact avec "la fille d'Ă  cĂŽtĂ©". "Rencontrer et bavarder avec les idoles lycĂ©ennes est devenu si courant", dit-il. "Il est Ă  prĂ©sent moins gĂȘnant d'avouer aimer les jeunes filles."

- 'Spectacle bizarre' -

"A la tĂ©lĂ©vision, vous voyez des gamins qui jouent dans des sĂ©ries et des publicitĂ©s. Dans les magazines, des enfants sont mannequins pour faire la publicitĂ© de vĂȘtements. Ce que fait Ai n'est pas bien diffĂ©rent", assure la mĂšre de la fillette, Mami Yamazaki, bien que le public soit dans son cas composĂ© essentiellement d'hommes adultes.
Mme Yamazaki, 26 ans, voit dans cette activité un chemin vers le monde admiré et lucratif des idoles, qui peut mener à la célébrité. En témoigne le groupe japonais AKB48, qui a commencé sur une petite scÚne du quartier d'Akihabara, à Tokyo, avec comme plus jeune membre une enfant de 11 ans.
Mme Himeno admet que "cela doit ĂȘtre un spectacle bizarre" pour des Ă©trangers, tout en affirmant que toute avance sexuelle est un interdit absolu.
Les cas identifiés d'enfants victimes de pornographie infantile ont été multipliés par cinq au Japon sur les dix derniÚres années, selon les chiffres officiels.
Mais la police n'est pas parvenue à mettre fin aux services dits "JK" (Joshi Kosei, ou "lycéennes"), par lesquels des hommes se voient proposer par exemple une promenade avec une adolescente, qui peut devenir une occasion de négocier une relation sexuelle.
Et le "chaku-ero", ou Ă©rotisme habillĂ©, images quasi-pornographiques de jeunes enfants posant en tout petits maillots de bain, se rencontre facilement sur internet oĂč il profite d'un vide juridique.

- Sexualisation -

Pour l'avocat Keiji Goto, qui fait campagne pour les droits des mineurs, le problÚme n'est pas juridique mais social. De nombreux Japonais pensent que de réduire des jeunes filles à des objets sexuels n'est pas tabou mais fait simplement partie d'une "zone grise", dit M. Goto.
"Quelles sont donc les rĂ©percussions sur un enfant quand il aura compris que son corps, sa sexualitĂ©, a une valeur marchande? Qu'il perd de sa valeur en prenant de l'Ăąge et que le public n'a d'yeux pour lui que parce qu'il est encore un enfant?", s'inquiĂšte Shihoko Fujiwara, militante dans une organisation de dĂ©fense des victimes de trafics d'ĂȘtres humains.
Le Japon est loin d'ĂȘtre le seul pays oĂč existe un problĂšme de sexualisation des enfants. Le sujet est rĂ©current aux Etats-Unis, oĂč des dizaines de milliers d'enfants participent Ă  des concours de beautĂ© chaque annĂ©e. En France, depuis une loi de 2014, les concours de "mini-miss" sont interdits aux moins de 13 ans sous peine d'amende pour les contrevenants.
Mais au Japon, il n'y a encore que peu de débat public sur la question.

- © 2018 AFP

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