Afrique du Sud

L'onéreuse guerre du cuivre dans les tunnels de Johannesburg

  • PubliĂ© le 29 octobre 2017 Ă  11:05
  • ActualisĂ© le 29 octobre 2017 Ă  13:29
Des techniciens se lavent les mains aprÚs avoir posé des cùbles électriques dans un tunnel sous Johannesburg, le 8 septembre 2017

Les tunnels qui courent dans les sous-sols de Johannesburg recÚlent de précieux trésors: des kilomÚtres de cùbles électriques en cuivre qui, une fois arrachés, sont illégalement exportés vers l'Asie et font la fortune de véritables "mafias".

 

Comme ailleurs dans le monde, ces vols existent de longue date en Afrique du Sud. Mais ils ont pris récemment une ampleur sans précédent dans sa capitale économique, au point de paralyser l'activité du centre-ville. Un vol spectaculaire a récemment plongé celui-ci dans le noir pendant dix jours. "En 2004, on attribuait 4% des coupures d'électricité aux vols de cùbles.

Aujourd'hui, ils représentent 40% des coupures" de la ville, explique Louis Pieterse, directeur des opérations à City Power, la société qui gÚre l'électricité pour Johannesburg. En une seule nuit en septembre, 32 km de cùbles ont été endommagés. Coût des réparations: 45 millions de rands (2,8 millions d'euros). Les dégùts étaient tels qu'il a fallu attendre deux jours et demi avant que les techniciens puissent descendre dans les tunnels enfumés. Car selon un modus operandi bien rodé mais dangereux, les malfaiteurs mettent le feu aux cùbles, provoquant un court-circuit qui leur permet ensuite de les démanteler.


"C'est catastrophique", témoigne le propriétaire d'une laverie, Godfrey Gonese, qui a été contraint de se séparer de quatre de ses employés le temps de la coupure de courant. "On a perdu 10 à 15.000 rands", un tiers de nos revenus mensuels, se lamente-t-il. Le café internet du coin a, lui, dû doubler ses tarifs pour amortir le prix de la location d'un générateur et de son carburant. Du coup, "la plupart de nos clients ne sont pas venus", explique son propriétaire, Bright Assim.

- Des 'gangs sophistiqués' -

Les voleurs travaillent pour des "gangs sophistiquĂ©s", de vraies "mafias" qui n'hĂ©sitent pas Ă  tuer si nĂ©cessaire, affirme Rens Bideman, un expert en mĂ©taux. Ces gangs disposent de guetteurs, de dĂ©coupeurs, de transporteurs et mĂȘme d'un "centre de formation pour les voleurs" dans la banlieue de Johannesburg, ajoute-t-il. Le mĂ©tal dĂ©robĂ© est gĂ©nĂ©ralement vendu Ă  des ferrailleurs. Mais de plus en plus, les gangs le traitent eux-mĂȘmes dans des fermes isolĂ©es oĂč ils entreposent le cuivre, avant de le fondre, explique M. Bideman.


"La nouvelle tendance est qu'ils font eux-mĂȘmes des lingots de cuivre. Ils copient le marchĂ© lĂ©gal", dit-il. Du coup, il devient impossible d'identifier que le cuivre a Ă©tĂ© volĂ©. Le marchĂ© est particuliĂšrement juteux: en un an et demi, le cours officiel du cuivre a bondi de 60% -dopĂ© par la spĂ©culation et par les besoins de la Chine, premier consommateur mondial de ce mĂ©tal- pour atteindre prĂšs de 7.000 dollars la tonne en septembre.


Le mĂ©tal volĂ©, dans les tunnels, les transformateurs ou les systĂšmes d'air conditionnĂ© part essentiellement pour l'Ă©tranger. Il approvisionne d'abord l'Asie, la Chine et l'Inde surtout, oĂč il est utilisĂ© dans la fabrication de composants Ă©lectroniques.

- Aluminium plutĂŽt que cuivre -

A Johannesburg, dans les tunnels de 2 mÚtres de haut sur 1,5 mÚtre de large, l'odeur de brûlé prend encore à la gorge. Dans la pénombre, une dizaine de techniciens, gants, bleus de travail et bottes en caoutchouc, déroulent avec grande difficulté de trÚs lourds cùbles tout neufs, toujours en cuivre. A terme, la ville compte les remplacer par des cùbles en aluminium, moins prisé des voleurs. Mais pour l'instant, elle écoule encore son stock de cuivre.

Pour lutter contre les vols, la municipalitĂ© va aussi sĂ©curiser les 77 bouches qui permettent d'accĂ©der aux tunnels. Des camĂ©ras et dĂ©tecteurs de fumĂ©e vont Ă©galement ĂȘtre installĂ©s. Des mesures Ă©valuĂ©es Ă  5 millions de rands (prĂšs de 350.000 euros). Une goutte d'eau comparĂ©e au coĂ»t Ă©conomique des vols de mĂ©taux: Ă  l'Ă©chelle du pays, ces vols coĂ»tent entre 7 et 11 milliards de rands (460 Ă  730 M euros) par an, selon Rens Bideman.


"Les criminels qui dérobent les cùbles de cuivre sabotent notre économie", dénonce Herman Mashaba, le nouveau maire de Johannesburg, qui a fait de la fraude et la corruption l'ennemi public numéro 1.

- Unité spécialisée -

Les autoritĂ©s ont offert une rĂ©compense de 100.000 rands (plus de 6.500 euros) Ă  toute personne susceptible de leur donner des informations sur les gangs impliquĂ©s dans le trafic. La rĂ©ponse ne s'est pas fait attendre. Et en l'espace de quelques jours, une vingtaine de personnes ont Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©es. Devant l'ampleur du phĂ©nomĂšne, la police de Johannesburg a mis en place en septembre une unitĂ© spĂ©cialisĂ©e. Mais elle devra s'assurer qu'elle n'est pas infiltrĂ©e par des policiers corrompus.

Car voler des kilomĂštres de cĂąbles ne peut assurĂ©ment pas passer inaperçu, mĂȘme au coeur de la nuit, fait remarquer Lucky Sindane, porte-parole du bureau antifraude mis en place en 2016 par la nouvelle municipalitĂ© de Johannesburg. "La police doit ĂȘtre impliquĂ©e, des responsables de la municipalitĂ©, des sous-traitants aussi", avance-t-il.


Il en veut pour preuve une vidĂ©o oĂč on voit une personne Ă  bord d'un vĂ©hicule de police collecter de l'argent chez un ferrailleur oĂč a Ă©tĂ© dĂ©couvert ultĂ©rieurement du cuivre volĂ©.

AFP

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