Littérature

Pierre Guyotat obtient le Médicis et savoure sa revanche

  • PubliĂ© le 6 novembre 2018 Ă  19:05
  • ActualisĂ© le 6 novembre 2018 Ă  19:53
L'écrivain français Pierre Guyotat, lauréat du Prix Médicis, le 6 novembre à Paris

"J'ai une longue histoire avec ce prix". En recevant mardi le prix MĂ©dicis pour son livre "Idiotie" (Grasset), Pierre Guyotat, Ă©crivain aussi discret que subversif, a pu enfin savourer sa revanche. Il y a 48 ans, en 1970, Guyotat manque d'une voix le prix MĂ©dicis pour son livre brĂ»lot "Éden, Éden, Éden". Claude Simon, futur prix Nobel de littĂ©rature, dĂ©missionne du jury. A l'initiative du ministre de l'IntĂ©rieur d'alors, le livre est frappĂ© d'une triple interdiction (affichage, publicitĂ© et vente aux mineurs) un mois aprĂšs sa parution... Le scandale est immense.

"Me couronner à l'époque aurait été un acte politique intéressant", rappelle de sa voix douce l'écrivain aujourd'hui ùgé de 78 ans et toujours aussi révolté et sidérant.
"Nous ne sommes pas là pour réparer les dégùts du passé", insiste Frédéric Mitterrand membre actuel du jury du Médicis. "Nous sommes en train de consacrer un grand écrivain pour son ?uvre actuelle", insiste-t-il.

"Nous n'avons pas été motivés par les aventures malheureuses du passé mais nous avons été motivés par la qualité absolument remarquable d'un livre contemporain, écrit par l'un des plus grands écrivains de notre littérature", a ajouté l'ancien ministre de la Culture. Récit autobiographique, "Idiotie" est l'un des livres les plus accessibles de l'auteur de "Tombeau pour cinq cent mille soldats". Lundi le jury du Femina avait déjà donné à Pierre Guyotat un prix spécial pour l'ensemble de son ?uvre. L'écrivain doit recevoir la semaine prochaine, à l'occasion de la Foire du livre de Brive, le prestigieux prix de la langue française.

- Un souffle qui ne faiblit pas -

"Cette +Idiotie+ traite de mon entrĂ©e, jadis, dans l'Ăąge adulte, entre ma dix-neuviĂšme et ma vingt-deuxiĂšme annĂ©e, de 1959 Ă  1962. Ma recherche du corps fĂ©minin, mon rapport conflictuel Ă  ce qu?on nomme le +rĂ©el+, ma tension de tous les instants vers l?Art (...) ma pulsion de rĂ©bellion permanente?: contre le pĂšre pourtant tellement aimĂ©, contre l?autoritĂ© militaire, en tant que conscrit puis soldat dans la guerre d'AlgĂ©rie, arrĂȘtĂ©, inculpĂ©, interrogĂ©, incarcĂ©rĂ© puis mutĂ© en section disciplinaire", rĂ©sume Pierre Guyotat.
Le livre est porté par un souffle qui ne faiblit jamais.

Le récit commence à l'automne 1958. Le jeune Guyotat, ùgé d'à peine 18 ans et donc encore mineur, a quitté Lyon pour Paris persuadé que c'est dans la capitale qu'il pourra accomplir son destin de poÚte. Son pÚre, médecin, a lancé un détective privé à ses trousses. Le vie est rude. Il dort sous le pont de l'Alma. Avec sa langue à la fois crue et ciselée, Guyotat nous régale de tableaux animés d'un Paris populaire qui n'est plus. Coursier, il épie un couple par un volet laissé entrouvert.

Toutes les obsessions de Guyotat sont lĂ : "j'entends les bouches se baiser, les salives clapoter, les dents tinter, les mains prendre, serrer, caresser fouiller, fouailler, les poils se frotter..."

En 1961, alors que son premier texte ("Sur un cheval") vient d'ĂȘtre acceptĂ© par le Seuil, il est appelĂ© sous les drapeaux pour servir en AlgĂ©rie. Son esprit rĂ©fractaire ne fait pas bon mĂ©nage avec la discipline militaire. Tabassages, vexations des gradĂ©s, sĂ©jours au cachot... Pages hallucinantes et terribles. RamenĂ© Ă  la vie civile, Guyotat reste hantĂ© par "tous les Ă©gorgĂ©s, tous les mutilĂ©s du nez, des lĂšvres, des oreilles, tous les Ă©nucléés, tous les dĂ©membrĂ©s, tous les dĂ©sentraillĂ©s, tous les traquĂ©s abattus, tous les battus Ă  mort, tous les dĂ©chiquetĂ©s, tous les enflammĂ©s, bĂ©bĂ©s jetĂ©s contre les murs, mĂšres enceintes Ă©ventrĂ©es, toutes les violĂ©es, tous les torturĂ©s (...) victimes Ă  retardement du crime originel de la conquĂȘte".

Il retourne à Paris, "vers la faim" mais "décidé à en découdre".

Dans la catégorie romans étrangers, c?est la Britannique Rachel Kushner qui a reçu le Médicis pour "Le Mars Club" (traduit de l?anglais par Sylvie Schneiter, Stock), tandis que Stefano Massini a remporté le Prix essai pour "Les FrÚres Lehman" (traduit de l?italien par Nathalie Bauer, Globe),qui raconte, en vers libres, l?ascension et la chute de Lehman Brothers.

AFP

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