Un premier procÚs s'ouvre lundi dans la tentaculaire affaire Karachi: six hommes sont jugés au tribunal correctionnel de Paris pour des soupçons de commissions occultes en marge de la campagne présidentielle malheureuse d'Edouard Balladur en 1995.
Trois politiques, un industriel et deux intermédiaires devront répondre, jusqu'au 31 octobre, d'abus de biens sociaux ou de complicité et recel de ce délit, notamment au détriment de la branche internationale de la Direction des constructions navales (DCNI).
Au coeur du dossier: des soupçons de rétrocommissions sur des sommes réglées à des intermédiaires, le "réseau K", en marge de la vente de frégates à l'Arabie saoudite (contrat Sawari II) et de sous-marins au Pakistan (Agosta). Si le versement de pots-de-vins à des agents étrangers étaient alors la rÚgle à l'international - jusqu'à leur interdiction en 2000 -, les rétrocommissions étaient elles proscrites.
Pour l'accusation, ce sont ces rétrocommissions qui auraient alimenté les comptes de campagne d'Edouard Balladur dans un contexte trÚs particulier: celui de la lutte fratricide qui opposait alors au sein de la droite française le Premier ministre sortant, sans appareil, au maire de Paris Jacques Chirac, qui avait lui le soutien du RPR.
L'affaire prend sa source dans l'enquĂȘte sur l'attentat de Karachi.
Le 8 mai 2002, une voiture piĂ©gĂ©e prĂ©cipitĂ©e contre un bus transportant des salariĂ©s de la DCNI coĂ»tait la vie Ă 15 personnes dont 11 Français travaillant Ă la construction des sous-marins dans le port pakistanais de Karachi. L'enquĂȘte, qui avait au dĂ©part privilĂ©giĂ© la piste terroriste d'Al-QaĂŻda, s'en Ă©tait Ă©loignĂ©e en 2009 pour explorer les possibles liens, non confirmĂ©s Ă ce jour, entre l'attaque et l'arrĂȘt du versement des commissions en 1995.
- Un réseau "inutile"? -
Le procĂšs qui s'ouvre lundi ne dira pas si l'arrĂȘt du versement des commissions, dĂ©cidĂ© par Jacques Chirac aprĂšs son Ă©lection, est ou non liĂ© Ă l'attentat survenu sept ans plus tard. C'est exclusivement le volet financier du dossier qui sera jugĂ©, mais en l'absence du principal intĂ©ressĂ©, Edouard Balladur, et de son ancien ministre de la DĂ©fense François LĂ©otard: tous deux viennent d'ĂȘtre renvoyĂ©s devant la Cour de justice de la RĂ©publique, seule juridiction habilitĂ©e Ă juger les membres du gouvernement pour des actes commis dans l'exercice de leurs fonctions.
Les trois prévenus issus du monde politique nient tout financement illégal: Nicolas Bazire, ex-directeur de campagne d'Edouard Balladur et aujourd'hui un des dirigeants du groupe de luxe LVMH; Renaud Donnedieu de Vabres, conseiller à l'époque du ministre de la Défense; Thierry Gaubert, alors membre du cabinet du ministre du Budget Nicolas Sarkozy et surtout engagé dans la campagne de M. Balladur.
Ils sont jugés aux cÎtés de Dominique Castellan, ancien patron de la DCNI, ainsi que deux hommes d'affaires: le Franco-libanais Ziad Takieddine et l'Espagnol d'origine libanaise Abdul Rahman Al Assir, membres du "réseau K". La présence de ce dernier, qui réside en Suisse, est peu probable.
AprĂšs des annĂ©es d'enquĂȘte, les juges d'instruction ont estimĂ© que plus de 300 millions d'euros de commissions "indues" et "exorbitantes" sur des contrats d'armement avaient Ă©tĂ© versĂ©es au "rĂ©seau K" (pour King, allusion au roi d'Arabie).
Un réseau "inutile" et imposé par le gouvernement en fin de négociations pour enrichir ses membres et financer par des rétrocommissions la campagne Balladur, via des sociétés offshore, selon les magistrats.
Une thĂšse combattue par l'ancien dirigeant de la DCNI et les intermĂ©diaires, qui affirment que l'intervention du "rĂ©seau K" a Ă©tĂ© dĂ©cisive pour la signature des contrats, notamment au Pakistan, oĂč la France Ă©tait en concurrence avec la Grande-Bretagne. "Si le rĂ©seau est utile, il n'y a pas d'abus de biens sociaux et ce dossier est vide", a commentĂ© un avocat de la dĂ©fense.
Pendant l'enquĂȘte, aprĂšs avoir longtemps tergiversĂ©, Ziad Takieddine avait concĂ©dĂ© avoir financĂ© la campagne d'Edouard Balladur Ă hauteur de 6 millions de francs (moins d'un million d'euros), affirmant avoir Ă©tĂ© sollicitĂ© par Nicolas Bazire via Thierry Gaubert, ce que les deux hommes contestent.
Les juges s'étaient notamment intéressés aux 10,2 millions de francs versés en coupures de 500 et 100 francs le 26 avril 1995 sur le compte de campagne de M. Balladur. Les comptes de campagne de l'ex-Premier ministre avaient été validés par le Conseil constitutionnel.
AFP



