Portrait

Roya Sadat, réalisatrice des femmes d'Afghanistan

  • PubliĂ© le 8 mars 2020 Ă  02:57
  • ActualisĂ© le 8 mars 2020 Ă  07:30
La réalisatrice afghane Roya Sadat, le 9 février 2020 à Kaboul.

La rĂ©alisatrice Roya Sadat est nĂ©e en pleine invasion russe de l'Afghanistan. Elle a fĂȘtĂ© ses 13 ans sous le rĂ©gime des talibans. A 30 ans, elle portait au cinĂ©ma la cause des femmes afghanes. Aujourd'hui elle craint le retour de l'obscurantisme.

Roya Sadat, originaire d'Herat, élégante ville de l'ouest frontaliÚre de l'Iran, a 36 ans, presque l'ùge du conflit qui ravage son pays depuis quatre décennies. En 1996, quand les talibans se sont emparés du pouvoir aprÚs des années de guerre civile elle a été "enfermée à la maison, comme des milliers d'autres filles".

Dans le huis-clos familial, elle trouve refuge dans les livres de son pÚre, féru de littérature persane. Roya, comme ses cinq soeurs, sait lire. Elle écrit aussi: des poÚmes, des récits, des piÚces de théùtre. Les islamistes ont entrepris de détruire bobines de films et bandes de musique, symboles selon eux d'une culture occidentale dépravée. Toute personne surprise à regarder la télévision s'expose au fouet et à voir son poste suspendu à un lampadaire à titre d'exemple.

Roya, elle, dissimule les cassettes vidéo dans des sacs plastique. "Comme ça s'ils s'en étaient pris à nous, je les aurais jetées dans le désert", se souvient la trentenaire au regard décidé, les cheveux nonchalamment recouverts d'un voile noir. Mais surtout la jeune femme griffonne déjà des scénarios. "J'avais lu un livre sur la direction scénique et j'échafaudais des plans pour trouver l'équipement nécessaire et réussir à contourner l'interdiction des talibans", raconte la réalisatrice.

La jeune Roya a quand mĂȘme dĂ©crochĂ© un travail d'infirmiĂšre, un des rares emplois accessibles aux femmes, car sous le rĂ©gime taliban seules des femmes peuvent soigner les patientes. À l'hĂŽpital, elle crĂ©e un centre culturel clandestin et organise mĂȘme des reprĂ©sentations au contenu incendiaire: "Nous comparions le temps des talibans Ă  l'Ăšre prĂ©islamique, quand les filles Ă©taient enterrĂ©es vivantes".

- "Autocritique" -

"C'était trÚs dangereux. J'ai encore du mal à croire que nous ayons pu jouer". Puis les troupes américaines ont chassé les talibans du pouvoir, en 2001. Roya a fréquenté les bancs de l'université d'Herat pour des études de droit et de sciences politiques. Un privilÚge encore rare encore aujourd'hui, alors que toute une génération de fillettes a été privée de scolarisation.

Sa passion pour le cinĂ©ma ne l'a pas quittĂ©e. Avec de trĂšs petits moyens et en seulement deux semaines, elle a tournĂ© son premier film, non loin de sa ville, dans une rĂ©gion encore trĂšs conservatrice, aprĂšs avoir elle-mĂȘme vĂ©rifiĂ©, en marchant dans les champs, qu'ils n'Ă©taient pas minĂ©s. "Three dots" (Trois points, 2003), court-mĂ©trage sur les mariages forcĂ©s, fut rĂ©compensĂ© dans de nombreux festivals internationaux.

A travers le cinĂ©ma, Roya Sadat, qui a depuis fondĂ© une sociĂ©tĂ© de production avec une de ses soeurs, espĂšre changer les mentalitĂ©s, mĂȘme si ses films ne peuvent ĂȘtre vus dans les endroits les plus reculĂ©s d'Afghanistan.

Le "cinéma a un rÎle à jouer face aux inégalités et aux injustices", insiste la réalisatrice rencontrée dans les locaux de sa société, une lieu vieillot et chaleureux aux murs en pierre et aux nombreuses boiseries. Le septiÚme art, poursuit-elle "peut pousser les personnes à dialoguer" et "notre peuple a besoin de davantage d'autocritique et de pouvoir aborder les sujets interdits. Une révolution est nécessaire et elle ne peut se faire sans l'aide du cinéma".

Dans son long-métrage "A letter to the president" (Une lettre au président, 2017) elle brise encore un tabou, mettant en scÚne l'histoire d'une femme emprisonnée aprÚs avoir accidentellement tué un mari violent. Pour ce film elle a reçu une récompense remise par la premiÚre dame des Etats-Unis Melania Trump, le "Prix international de la femme de courage".

- "Changer l'esprit" -

"Je craignais la rĂ©action du public", confie la fondatrice du Festival international du film de femmes de Herat. Et de raconter son soulagement lorsque, durant une projection Ă  Kaboul, les spectateurs ont applaudi l'hĂ©roĂŻne, aprĂšs que celle-ci eut giflĂ© son mari qui l'avait lui-mĂȘme frappĂ©e. "Il est plus facile de reconstruire un bĂątiment dĂ©truit par la guerre que de changer l'esprit (...). La culture, les mĂ©dias, et surtout le cinĂ©ma servent Ă  cela". Ses films "centrĂ©s sur les femmes et destinĂ©s Ă  un public fĂ©minin, ont un impact direct sur les femmes dans la sociĂ©tĂ©", estime Latif Ahmadi, rĂ©alisateur et ancien responsable de l'Institut du film afghan.

Aujourd'hui, la trentenaire incarne deux dĂ©cennies d'acquis en matiĂšre de droits des femmes dans son pays, Ă  la faveur de la prĂ©sence de troupes occidentales. Les progrĂšs sont palpables dans les grandes villes, oĂč elles sont visibles et actives. A Kaboul notamment, les ombres bleues azur des burqa se sont faites plus rares. Certaines osent mĂȘme le jean cigarette assorti d'un long pull.

Environ 39% des filles vont au collÚge, selon la Banque mondiale, contre une poignée il y a vingt ans. Mais cette renaissance pourrait s'effondrer comme un chùteau de cartes si les talibans, qui viennent de signer un accord avec les Etats-Unis, reviennent en grùce et obtiennent un partage du pouvoir avec d'autres factions afghanes, craint-elle. "J'ai peur que nous soyons tout simplement oubliées".

AFP

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