Un an aprÚs le début de la crise

Un Golfe instable et une nouvelle donne au Moyen-Orient

  • PubliĂ© le 3 juin 2018 Ă  12:00
  • ActualisĂ© le 3 juin 2018 Ă  12:08
Photo prise le 7 dĂ©cembre 2017 montrant des avions militaires lors des cĂ©lĂ©brations de la fĂȘte nationale au Qatar Ă  Doha

La crise qui a éclaté il y a un an entre le Qatar et ses voisins emmenés par l'Arabie saoudite a fait émerger un "nouveau" Golfe, fracturé et instable, tout en modifiant le jeu des alliances au Moyen-Orient, estiment des analystes.

Le 5 juin 2017, l'Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et Bahreïn (trois pays du Golfe) mais aussi l'Egypte ont, du jour au lendemain, coupé tous les liens avec le Qatar en l'accusant --malgré ses démentis-- de "soutenir le terrorisme" et en lui reprochant de se rapprocher de l'Iran chiite, principal rival régional de Ryad.

Cette dispute, particuliĂšrement acrimonieuse, a remis en cause l'existence mĂȘme du Conseil de coopĂ©ration du Golfe (CCG) qui regroupe depuis 1981 les six pĂ©tromonarchies arabes de la rĂ©gion, et a favorisĂ© l'Ă©mergence d'un nouvel axe diplomatique entre le Qatar, la Turquie et l'Iran. "Je ne pense pas que ce soit exagĂ©rĂ© de dire que de nouveaux centres de pouvoir sont en train d'Ă©merger au Moyen-Orient", explique Ă  l'AFP David Roberts, professeur adjoint au King's College de Londres.

A plusieurs reprises, les Emirats et le Qatar se sont accusĂ©s de provoquer des incidents aĂ©riens et, selon le journal français Le Monde, Ryad a mĂȘme menacĂ© d'agir militairement si Doha venait Ă  acquĂ©rir un systĂšme russe sophistiquĂ© de missiles sol-air S-400. Aucune solution ne semble en vue et les experts s'accordent Ă  dire que les rĂ©percussions seront profondes et durables.

"Dans son impact sur l'unitĂ© rĂ©gionale du Golfe arabe, la crise risque d'ĂȘtre aussi perturbatrice que l'invasion du KoweĂŻt par (l'ex-prĂ©sident irakien) Saddam Hussein en 1990", estime Kristian Ulrichsen, expert associĂ© Ă  la Rice University aux Etats-Unis. "Il est trĂšs difficile d'imaginer comment le Golfe arabe pourra se reconstituer".

Aucun gagnant

Le Qatar, petit Ă©mirat gazier aux grandes ambitions, a vu sa seule frontiĂšre terrestre fermĂ©e, sa compagnie aĂ©rienne nationale empĂȘchĂ©e d'utiliser l'espace aĂ©rien de ses voisins et ses citoyens expulsĂ©s des pays appliquant le boycott.

Il s'est vu remettre par ses quatre adversaires une liste de 13 demandes, dont la fermeture de la chaßne satellitaire Al-Jazeera, le retrait des troupes turques de son territoire et la réduction de sa coopération avec l'Iran, avec lequel il partage le plus grand champ gazier au monde. Doha n'a rien fait et a accusé en retour le Quartet de chercher à le mettre "sous tutelle".

Depuis le début de la crise, l'Arabie saoudite, chef de file des monarchies arabes du Golfe, et ses alliés cherchent à faire plier le Qatar, dont les liens avec les FrÚres musulmans et le mouvement islamiste palestinien Hamas irritent au plus haut point Ryad et Abou Dhabi. Doha résiste, mais paye un prix économique élevé, en dépit de ses vastes richesses.

"Il n'y a eu aucun gagnant ou perdant", martÚle M. Ulrichsen. "Les Qataris ont fait preuve de résilience et d'un grand pragmatisme en s'adaptant rapidement à la nouvelle réalité et en mettant en place des arrangements commerciaux et logistiques alternatifs qui ont minimisé, mais pas éliminé, les coûts de la crise", explique-t-il. Les Etats-Unis, qui disposent d'une immense base militaire au Qatar, et le Koweït n'ont pas ménagé leurs efforts pour trouver une solution.

Portée significative

Le vice-ministre des Affaires étrangÚres du Koweït, Khaled al-Jarallah, a déclaré le 30 mai à l'AFP que des démarches sont en cours: "les derniÚres idées seront présentées à un sommet Golfe/Etats-Unis en septembre, qui sera l'occasion de mettre fin à cette crise", selon lui.

Le président américain Donald Trump semblait initialement derriÚre les Saoudiens, mais il a ensuite qualifié l'émir du Qatar, cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, d'"ami" et de "gentleman", affirmant oeuvrer à "l'unité" des pays du Golfe. Pour le monde extérieur, la crise peut apparaßtre comme une dispute déconcertante entre un petit groupe de nations riches du Golfe, mais sa portée est significative.

La profonde rivalitĂ© entre le Qatar et les Emirats a eu un impact dans la Corne de l'Afrique oĂč ces deux pays cherchent Ă  accroĂźtre leur influence. Plusieurs nations occidentales, dont les Etats-Unis et la France, ont profitĂ© de la volontĂ© du Qatar de briser son isolement pour remporter de juteux contrats militaires.

Et la dispute actuelle pourrait avoir des rĂ©percussions sur la Coupe du monde de football prĂ©vue au Qatar en 2022, alors que les adversaires de Doha rĂȘvent de lui faire perdre cette compĂ©tition. Le nationalisme s'est aussi dĂ©veloppĂ© dans le Golfe avec des guĂ©rillas incessantes dans les mĂ©dias et sur les rĂ©seaux sociaux.

"La crise a été l'occasion pour les Qataris de manifester leur ferveur nationale", relÚve M. Roberts. Mais elle a "brisé les liens de confiance" et "créé des animosités" entre voisins qui prendront "des années, voire une génération, à surmonter", conclut M. Ulrichsen.

- © 2018 AFP

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