La Foire agricole de Bras-Panon ouvre ses portes ce vendredi 8 mai 2026, avec un espoir : recruter des jeunes qui se lanceront dans l'agriculture, ou au moins susciter des vocations. Sur notre île en 2026, un agriculteur sur deux a plus de 53 ans. Aux problèmes liés à l'inflation et à l'augmentation des prix des semences et des engrais s'ajoutent la difficulté à recruter et la concurrence, jugée déloyale, des produits d'importation. Des problématiques qui inquiètent les acteurs de toutes les filières agricoles. Ils misent sur la foire pour exposer leur savoir-faire et sensibiliser les consommateurs à la nécessité de les soutenir. (Photo : Richard Bouhet/www.imazpress.com)
Sur le marché de Saint-Leu, entre le choix des bringelles et des bananes péi, une discussion commence : "L'agriculture, c’est très difficile en ce moment, rien ne va. Le marché est quasiment vide là, regarde autour de toi, il y a de moins en moins de légumes sur le marché. Il manque des producteurs, on a de moins en moins de produits et ça ne va pas s’arranger. On a un problème de main-d'œuvre, les gens nous disent : "Ok, ils viennent", puis ne viennent pas travailler."
Jean* s'active, il déplace les caisses vides, remplit son étal, il continue : "Nos enfants ne veulent pas reprendre nos exploitations, ils nous voient et eux veulent autre chose. On a un problème avec les engrais et les semences. Cette semaine on paie un prix, la semaine d’après ça a augmenté de 3 euros, on ne s’en sort plus. C’est vraiment très difficile" conclut-il tout en pesant les paniers de chacun de ses clients.
- "Les remontées du terrain ne sont pas positives" : l'agriculture réunionnaise sous tension -
Une situation tendue que confirme la chambre d’agriculture, Guillaume Sellier, en est le vice-président. Il explique : "Les remontées du terrain ne sont pas positives, loin de là, il y a une inquiétude globale et c’est normal. On se demande comment on va se sortir de ce nouveau coup dur. Jusqu’à là on a fait preuve de résilience mais là ça ne suffira pas. Il faudra être robuste".
Guillaume Sellier ajoute : "Il faudra s'attendre à une augmentation des intrants, et donc potentiellement une augmentation du coût de nos productions également, pour compenser ces hausses de charges."
"C'est extrêmement compliqué pour l'agriculteur. Maintenant, nous, en tant que responsables agricoles, nous essayons de porter la voix de ces agriculteurs-là, de montrer que ces difficultés-là sont avérées, d'essayer de trouver des solutions alternatives, et surtout d'avoir une compensation, donc peut-être par le biais de l'État, par le biais des collectivités." Écoutez.
La Chambre d'agriculture de La Réunion dit être encore dans l'attente des modalités d'application des aides prévues par l'État.
Guillaume Sellier le confirme, la situation internationale, le changement climatique, les pressions administratives, les problèmes de recrutements pèsent sur les agriculteurs. Mais ce n'est pas tout, à cela vient s'ajouter une concurrence déloyale des produits d'importation.
Guillaume Sellier lance : "Importer des produits qu’on fait ici, c’est le plus dommageable. Pendant la période de production des agrumes, par exemple, avoir des importations, c’est de la concurrence déloyale. "
- Une filière qui peine à recruter -
Selon la Direction de l'Alimentation, de l'Agriculture et de la Forêt de La Réunion, DAAF, en 2023, 11.234 réunionnais travaillaient de manière permanente dans les exploitations agricoles, avec une diminution de - 2,6 % depuis 2020. Les exploitants et leur famille assument la majeure partie du travail, tandis que les salariés permanents non familiaux représentent 17 % des équivalents temps plein (ETP).
Le défi, pour continuer à nourrir la population de l'île, c'est de recruter au-delà du cercle familial. En 2026, seuls 1.400 élèves et 400 apprentis étudient dans des filières agricoles à La Réunion, des chiffres qui stagnent depuis dix ans. Sur l'île, il faudrait 3.000 diplômés pour répondre aux besoins de recrutements à court terme.
Nathalie Aleu-Saby, cheffe de service de la formation et du développement à la DAAF, nous explique qu'au niveau national, le gouvernement espère augmenter de 30 % le nombre d’élèves qui s’orientent vers les métiers de l’agriculture. C’est le cap fixé par la loi d'orientation agricole de mars 2025 pour assurer la souveraineté alimentaire du territoire.
Si l’objectif est moindre à La Réunion, le recrutement reste difficile, assure Nathalie Aleu-Saby, à cause, notamment, "de l’image que les gens ont de ce métier", dit -elle. "Il faut leur montrer que ce sont des métiers dont on peut vivre et qu'il est possible d'aménager son emploi du temps. Il y a des beaux métiers et beaucoup de fierté".
"Beaucoup d’agriculteurs vont partir à la retraite dans les dix prochaines années, c'est dès aujourd’hui qu’il faut penser au renouvellement de génération d’exploitants agricoles" ajoute la représentante de la DAAF. Écoutez.
Les besoins sur l’île : des ouvriers, mais aussi des jeunes qui seront capables de monter en compétences dans l’enseignement supérieur, pour répondre aux besoins dans des postes de cadre dans les industries agroalimentaire et agricole : "La souveraineté alimentaire passe aussi par ça, on a besoin d’exploitants agricoles, et de salariés agricoles" lance Nathalie Aleu-Saby.
Parmi les mesures de la loi d'orientation : une aide au passage de relais pour les exploitants en difficulté, proches de la retraite, d’un montant d’environ 1.000 euros par mois pendant 5 ans maximum ;
Un "droit à l’essai", sous forme de contrat d’associé pour tester une installation progressive en société et des diagnostics modulaires pour évaluer les exploitations à céder ou les projets d’installation au regard de leur viabilité économique, environnementale et sociale.
- Accéder à du foncier agricole irrigué : un enjeu Régional -
La liste des problématiques auxquelles font face les agriculteurs réunionnais ne s’arrête, malheureusement, pas là.
Comme pour tous, le prix des carburants augmente. Il existe aussi une difficulté à écouler son stock dans certaines régions de l’île et le manque de fonciers pour ceux qui souhaitent s’installer inquiète.
Ce dernier point, est un frein que souhaite lever la Région Réunion, qui récupérera la compétence du monde agricole en 2028.
Jean-Bernard Marracia, élu délégué aux affaires agricoles à La Région Réunion, est lui-même agriculteur : "On est en train de voir tout le foncier agricole qui appartient à la Région, pour que ces terres soient mises à la disposition des jeunes, et des moins jeunes, qui souhaitent s'installer pour que ces terres soient mises en culture. Parce qu'on a beaucoup de jeunes dans nos lycées qui sont en formation, et dont les parents ne sont pas agriculteurs, qui ont du mal à trouver le foncier agricole". Écoutez.
La Région Réunion a déjà recensé 45 hectares de fonciers agricoles irrigués qui pourront être cultivés par de futurs agriculteurs.
Et si, pour nourrir la population réunionnaise, il fallait plus d’agriculteurs, oui, mais sur des parcelles plus réduites ? "Une agriculture à taille humaine" c’est l’idée que partage Jean-Bernard Marracia pour répondre aux problématiques liées au manque de main-d'œuvre.
Si certaines problématiques sont causées par le contexte internationale, pour ce qui se passe à La Réunion, les agriculteurs et leurs représentants s’accordent sur un point : la balle est dans le camp des consommateurs.
Faire le choix d’un achat local face à des produits d’importation, lorsque cela est possible, c’est soutenir l’agriculture réunionnaise, mais soutenir également les 11.000 agriculteurs qui ne comptent pas leurs heures pour nous nourrir. Eux, présents sur les marchés dès 3 heures du matin, eux dont les produits phytosanitaires sont réglementés et dont la motivation s’étiole sous le poids des contraintes et des difficultés.
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