Analyse géopolitique

Guerre en Ukraine : "tous les scénarios sont envisageables puisque le droit international ne protège plus"

  • Publié le 2 mars 2022 à 06:01
  • Actualisé le 2 mars 2022 à 11:00
La mairie de Kharkiv en Ukraine frappée par des bombardements russes, le 1er mars 2022

La guerre en Ukraine, débutée le 24 février 2022, soulève de nombreuses questions quant à l'attitude russe. Avec son opération militaire qu'il refuse pourtant d'appeler invasion, Vladimir Poutine a décidé de braver le droit international et de porter atteinte à la souveraineté de l'Ukraine. Christiane Rafidinarivo, politologue et chercheure invitée au Cevipof Sciences Po, fait le point sur l'offensive russe et le bouleversement géopolitique qu'elle implique. (Photo AFP)

La Russie a déclaré la guerre à l'Ukraine et envahi ses terres… Comment en est-on arrivé là ?

C'est depuis 2014 que la question se pose en Ukraine. A cette date, il y a eu l'annexion de la Crimée et les sanctions internationales qui ont suivi. C'est dans la continuité géopolitique de ces événements.

Pourquoi ces sanctions à l'époque de la Crimée justement n'ont pas empêché la Russie de continuer ?

Je pense qu'il y a deux façons de voir les choses. D’un côté, quand on inflige des sanctions, c'est qu'on espère que ça va faire changer d'avis celui qui les subit. Et il arrive que ça ouvre une porte de négociations pour trouver un compromis. D'un autre côté, quand les sanctions sont fortes et s'inscrivent dans la durée, un effet de "seuil", difficile à évaluer, peut être atteint, à partir duquel le sanctionné se dit que sanction pour sanction, tellement de choses ont déjà été subies, que des alternatives ont été trouvées et qu'on peut continuer à passer outre.

Il y a un ressentiment de longue date de la Russie vers l'Occident, cette guerre est-elle une revanche ?

Il est difficile d’imaginer qu’un pays subissant les conséquences de ces sanctions n'aurait pas de ressentiment. C'est dans l'ordre des choses. Ces sanctions financières, commerciales, économiques perdurent et aujourd'hui se durcissent. C'est un handicap majeur pour le développement économique de la Russie. Elle a réussi à se sortir de l'effondrement et du chaos de la chute de l'URSS, en grande partie grâce aux exportations, surtout pétrolières et gazières. Les projets économiques du pays en termes d'investissements, ont été ralentis par les sanctions.

Est-ce qu'il y a une volonté de la part de Vladimir Poutine de retrouver l'URSS ou de bâtir un nouvel "empire russe" ?

On peut faire des conjectures mais attention aux juxtapositions historiques. En tant que chercheure politologue, je constate que Vladimir Poutine a des ambitions financières, économiques, et ça ne fait pas de mystère pour une puissance comme la Russie. C’est le cas par exemple, sous la forme d'un partenariat d’investissement étroit avec Total visant à sortir du gazoduc pour entrer dans le gaz liquéfié, ce qui a permis de construire une usine de GNL en Sibérie. On peut aussi parler des investissements vers l'Eurasie et essentiellement la Chine. Il n'y a pas besoin d’évoquer l'empire tsariste ou l'URSS pour observer dans les faits que Vladimir Poutine a une ambition pour son pays.

Et en termes d'expansion territoriale ?

Là est la question cruciale actuellement.  Elle se posait déjà pour la Crimée. Evidemment, Vladimir Poutine ne le présente pas du tout comme ça. Pour lui, la Crimée est russophone, l'armée soviétique était déjà dans ce port stratégique et l'armée russe a continué à y être. Donc en termes stratégique, culturel ou linguistique, il développe des arguments de territorialisation. Ces arguments ne sont pas admis au niveau du droit international, là est la confrontation. Mais le fait est que personne n’a pu déloger la Russie de la Crimée depuis 2014. Le pont construit depuis, entre la Crimée et la Russie, relève d’un processus de territorialisation. Les mêmes arguments sont avancés par la Russie concernant les provinces séparatistes de l’Ukraine comme le Donbass : c'est russophone, le parlement régional a voté pour un rapprochement avec la Russie, il y a une culture qui traverse la frontière. La Russie a déclaré reconnaître et soutenir leur indépendance auto-proclamée. Ce que l’Ukraine refuse.

Mais aujourd'hui, Vladimir Poutine ne se cantonne pas à une intervention dans ces territoires, il est présent dans tout le pays.

C'est là que la surprise est réelle. C'est allé très vite. Le soutien politique et diplomatique a été clairement dit, mais le soutien militaire ne s'est pas restreint aux deux provinces séparatistes, Donbass et Lougansk. Effectivement, d'un point de vue stratégique, on n'est plus du tout dans la perspective circonscrite de 2014. La Russie ne veut pas qu'on parle d'invasion mais le fait est que leur armée est sur le territoire ukrainien. Du point de vue du droit international, c'est une atteinte à la souveraineté sur l’ensemble du territoire ukrainien. Dans ce sens-là, c'est un acte de guerre.

Quelle est la logique stratégique derrière cette invasion du pays entier ?

Je pense qu'une annexion plus large que la Crimée n'est pas un objectif mais reste une option. Si un régime pro-russe s'était installé en Ukraine, ça aurait été une option politique. L'armée aurait peut-être consolidé l’influence de la Russie, avant de se retirer. L'autre option, c'est l'occupation. Actuellement, c’est une phase offensive. En termes militaires, c'est une dynamique de conquête, avec une convergence vers Kiev. Si un gouvernement pro-russe ne prend pas le pouvoir ou n’est pas élu à terme en Ukraine, que va faire Vladimir Poutine ? Ça voudrait dire que d’une part et d’autre de l’Ukraine comme de la Russie qu'il faut vaincre, puisqu'il y a confrontation.

Les pourparlers ont commencé au bout de quelques jours, peuvent-ils "déjà" aboutir ?

Je pense que des deux côtés, des pourparlers sont toujours recherchés, car tout ceci est très coûteux, en vies humaines comme en moyens matériels et financiers. Et une victoire claire et nette ne se dessine pas à l'heure où on parle. Des pourparlers permettent aussi de sonder l'adversaire ou l'ennemi. Ce n'est pas parce qu'il y a pourparlers qu'il va y avoir compromis, mais ce n'est pas perdu d'avance non plus.

Comment peut-on expliquer que la Russie soit à l'initiative de ces pourparlers, alors que c'est elle l'envahisseur ?

On peut penser que c'est pour demander la reddition de l'Ukraine ou pour aborder la question de l'organisation politique à venir. Selon l'Ukraine - tout le monde y a pensé bien sûr - ça peut être aussi le fait de lui demander d'accepter de nouvelles frontières, sans les deux régions séparatistes. L'Ukraine n'a pas voulu reconnaître cela, elle a voulu garder ce qu'elle estime faire partie de son intégrité territoriale. Et derrière tout ceci, il y a aussi du point de vue de la Russie, la nouvelle géographie et la nouvelle politique incluant la Crimée russe (Depuis, Vladimir Poutine a en effet demandé la reconnaissance officielle de la Crimée, ndlr). C'est la façade vers la mer pour les approvisionnements en termes d'import-export, mais c'est aussi un emplacement militaire et sécuritaire stratégique. C’est le contrôle de la Mer d’Azov et du passage vers la Mer Noire et la Méditerranée.

Les sanctions qui se multiplient à l'encontre de la Russie peuvent-elle avoir poussé le pays à proposer des pourparlers ?

Du point de vue de l'Ukraine en tout cas, ces sanctions pèsent lourd dans les négociations dans le contexte asymétrique des forces militaires. L'Ukraine vient avec un pouvoir et un régime qui ne se sont pas effondrés, une administration qui continue à fonctionner, des élus qui continuent à assumer leur rôle, une armée qui combat, des civils qui ont pris les armes et un armement justement qui arrive des alliés, avec des procédures accélérées. Cela inclue le changement historique de la doctrine de défense allemande, ce qui est énorme. A écouter le chancelier allemand, c'est en plus dans une mise en perspective sur le temps long. Avec les sanctions à l’encontre des réserves de la banque centrale russe, c’est aussi la monnaie russe qui est sous pression. La banque centrale aura moins de moyens pour réguler l’inflation, ce qui aura à terme des conséquences sur le pouvoir d'achat. Cela pourrait miner l'économie domestique russe.

Et comment explique-t-on le fait que les alliés de l'Ukraine n'envoient pas de troupes sur place ?

Si on prend le critère du droit international, c'est clair et net, il n'y aura pas d'envoi de troupes parce que l'Ukraine ne fait pas partie de l'OTAN. Il n'y a pas d'accord de coopération militaire, ni d'accords bilatéraux de défense avec la France qui le justifieraient, par exemple.

Cela pourrait-il changer un jour si l'Ukraine en vient à intégrer l'Union européenne ?

Si nous regardons l'histoire de l'Union Européenne, on voit bien que le processus d'adhésion prend des décennies. Ce n'est pas ça qui va régler la guerre d'aujourd'hui en tout cas. Il faut que tout le monde soit d'accord, et après, la décision peut prendre plusieurs années. L’argument d’une procédure accélérée est évoquée mais aucun processus n’est enclenché à ce jour.

Vous parliez de l'OTAN, y a-t-il des velléités, comme Vladimir Poutine l'affirme, à intégrer l'Ukraine ?

La Russie considère que c'est en effet, l'une des pommes de discorde. Vladimir Poutine présente l’entrée de l’armée russe en Ukraine comme un acte défensif et non pas un acte d'agression ou d’invasion. En 2014, la crise en Crimée a commencé parce que les Ukrainiens avaient évoqué le souhait d'intégrer l'OTAN. C'était l'un des principaux arguments de la Révolution orange. Il y a aussi le fait que le gaz de la Russie passe par l'Ukraine vers l’Europe, approvisionnée ainsi à 40%. Alors si l'Ukraine passe du côté de l'OTAN ou de l'Union Européenne, la question se pose pour la Russie : comment protéger cette chaîne d’approvisionnement, source majeure de revenus pour elle ? Ce sont des intérêts vitaux pour la Russie.

Les autres pays autour de l'Ukraine risquent-ils eux aussi une invasion, comme la Moldavie par exemple ?

Il est nécessaire de distinguer les pays membres de l'OTAN ou de l'Union Européenne des ceux qui ne le sont pas. Si les forces russes y entraient, ce ne serait plus une logique de soutien, mais une guerre en face-à-face, en confrontation armée, missiles contre missiles avec ces pays membres. Si l’analyse s’en tient au prisme du droit international, celui-ci n'a pas été respecté dans ce qui se passe actuellement. En termes d’anticipation stratégique, le cadre du droit international stricto sensu s’avère insuffisant. Vladimir Poutine l'a transgressé. Et c'est pour ça, il me semble, que les dirigeants britanniques, français ou allemands, disent tous qu'il y aura un avant et un après, et que l'on a basculé dans une autre période de l'histoire. On n'est plus dans la même architecture de sécurité puisque le droit international implique l'intangibilité des frontières. Même le pays le plus faible et le plus pauvre a la garantie de ses frontières. C’est cela qui est transgressé. Tous les scénarios seraient désormais envisageables puisque le droit international ne protège plus. C'est donc un véritable séisme que cet acte russe a entraîné.

Est-ce pour ça que l'Occident n'a pas vu venir cette guerre ?

Ce n'est pas que les pays occidentaux ne la voyaient pas venir, c'est qu'ils s'appuyaient sur le droit international, et ce d'autant plus concernant un pays comme la Russie qui est membre permanent du Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle ne s'en est pas tenu à la reconnaissance diplomatique de l’indépendance auto-proclamée par les provinces séparatistes ukrainiennes. C'est à l’encontre de tout le territoire ukrainien que la Russie a transgressé le droit international.

Peut-on parler d'une nouvelle "ère" comme le disent certains politiques ?

C'est une grave violation du droit international, d'une grande ampleur, c'est certain. Mais parler de nouvelle ère me semble prématuré.

La menace de l'arme nucléaire est-elle réelle, ou bien constitue-t-elle davantage un élément de langage, pour faire pression ?

Pendant la Guerre froide déjà, l'exposition de la menace nucléaire était là. Toutes les puissances nucléaires ont connu ça. Et si Vladimir Poutine brandit cet argument, c'est pour se servir de cette mémoire, c'est un élément de communication stratégique très fort. Cela implique nécessairement un rapport de force. Mais le nucléaire n'est jamais seulement un élément de langage. Il ne s'agit pas de jeux vidéos, c'est une menace bien réelle.

A quoi peut ressembler le "monde d'après", quand cette guerre sera terminée ? Comment retrouver des relations diplomatiques apaisées entre la Russie et le reste du monde ?

C'est une erreur de considérer que la Russie est entièrement isolée face au reste du monde. Elle a des alliés régionaux comme la Biélorussie. Au vote de la résolution proposée par les Etats-Unis et les alliés pour condamner l’attaque russe, la Chine s'est abstenue. C'est habituellement un allié de poids pour la Russie. L'Inde, réputée proche alliée des occidentaux, s’est également abstenue. Le Brésil maintient une position neutre. Vladimir Poutine est depuis très longtemps au pouvoir, il a tissé des réseaux, entretenu des relations, des leviers politiques partout dans le monde. Est-il possible de retrouver des relations diplomatiques apaisées entre la Russie et le reste du monde ? L’exemple de la France, de l'Allemagne et de l’Union Européenne le prouve. La réconciliation est possible tant qu'il y a une forte volonté politique.

mm/www.ipreunion.com / [email protected]

guest
1 Commentaires
Babouk loswoir
Babouk loswoir
3 ans

Je vois que tout le monde est expert en tout, y compris quand il s'agit d'un conflit armé, autrement dit une guerre...La guerre est, il faut le rappeler un instrument politique, l'engagement d'un combat (terre/sol, mer, air, et pas que...) relève de la stratégie et tactique militaires.Qui sont les méchants, les agresseurs, les abuseurs, les emprofiteurs comme on dit parfois ici, qui sont les gentils, les doux, les plus vertueux, les plus humanistes ' Ce n'est pas si évident que cela en a l'air pour se lancer dans une réponse claire, limpide et transparente, qui ne souffre qu'aucune ambiguïté, zone d'ombre...La vérité d'un camp n'est jamais la vérité de l'autre camp... C'est aussi une guerre de l'image, pour jouer sur les émotions...Là, tout le monde s'émeuvent, mais quand il s'agit d'autres peuples et pays, notamment sur d'autres continents, et surtout à une autre époque, on est moins tranchant et incisif dans les condamnations et volonté de venir au secours d'un camp pour écraser l'autre, le détruire, le nuire, le bannir...le bannissement : connaissez-vous ce terme 'L'Ukraine et la Russie ont une très longue histoire commune...