Prostitution

Le Pigalle pakistanais se meurt, victime d'Internet

  • PubliĂ© le 4 septembre 2016 Ă  12:55
Une prostituée du quartier chaud de Lahore se prepare à une sortie, le 4 mai 2016

Le plus ancien quartier chaud du Pakistan fut pendant des siĂšcles un Pigalle moghol au coeur de Lahore oĂč cohabitaient danseuses Ă©rotiques, musiciens et prostituĂ©es. Mais avec l'avĂšnement des rĂ©seaux sociaux qui a bouleversĂ© le commerce du sexe, le quartier historique d'Heera Mandi est Ă  l'agonie. Il n'y a plus personne sur les balcons ouvragĂ©s oĂč se montraient des femmes splendidement parĂ©es, et la rouille dĂ©vore les verrous scellant les salles oĂč elles se produisaient en rez-de-chaussĂ©e. Seuls subsistent quelques magasins d'instruments de musique, car des musiciens accompagnaient autrefois le prĂ©ambule dansĂ© des belles.

Aujourd'hui, les hommes peuvent organiser un rendez-vous tarifĂ© en ligne, via des sites d'escort girls, ou directement sur les rĂ©seaux sociaux, au lieu d'Ă©cumer les rues de quartiers rouges. La prostitution peut s'exercer n'importe oĂč et mĂȘme des travailleuses du sexe traditionnelles comme Reema Kanwal --qui dit avoir ce mĂ©tier "dans le sang"-- ont abandonnĂ© Heera Mandi.

Le quartier, dont le nom signifie "marché des diamants", est un dédale de rues poussiéreuses prÚs de la majestueuse mosquée Badshahi, joyau architectural de l'empire moghol.
Sous le rÚgne de ces empereurs musulmans qui ont dirigé le sous-continent indien à partir du XVIe siÚcle, Heera Mandi était un haut-lieu pour les mujras, ces spectacles de danse et de musique traditionnelles destinés à l'élite.
Les fils de bonne famille y étaient confiés à des tawaifs, des courtisanes aux talents comparables à ceux des geishas, pour acquérir les subtilités de l'étiquette.

- Décadence -

AprÚs une longue décadence, l'arrivée des colons anglais et de leur puritanisme victorien a scellé le sort des courtisanes et danseuses, reléguées au rang de simples prostituées. Reema se souvient malgré tout de jours "glorieux". Sa mÚre et sa grand-mÚre, également prostituées, font partie de ces générations de femmes de Heera Mandi ayant dansé et assouvi le désir des hommes dans le quartier.
"Les gens autrefois respectaient les prostituées de Heera Mandi, nous étions considérées comme des artistes", dit-elle. Mais tout a changé ces dix derniÚres années. "Nous n'avons plus aucune considération désormais".

La faute selon elle à un afflux de filles n'ayant pas son hérédité, qui exercent la profession sans avoir été formées à "soigner les gens" comme elle l'a été.

Ces filles n'ont besoin de rien d'autre pour se vendre que d'un téléphone portable, avec lequel elles peuvent s'afficher sur Facebook ou sur le site de petites annonces Locanto. Certaines offrent des services via Skype pour seulement 300 roupies (2,5 euros).
Des dizaines de sites proposent des filles sur réservation à Karachi, Lahore ou Islamabad.

- "Jours difficiles" -

Car le commerce du sexe est florissant au Pakistan, mĂȘme si la prostitution et le sexe hors mariage sont thĂ©oriquement illĂ©gaux dans ce pays musulman profondĂ©ment conservateur. L'un de ces sites internet proposant des filles affirme ainsi compter 50.000 clients.
Par ricochet, Internet et le recul des traditions ont chamboulé la vie des musiciens du quartier de Heera Mandi: les prostituées n'ont aujourd'hui plus besoin de musiciens ni de professeurs.

Autrefois, les chorégraphies sophistiquées présentées lors des mujras nécessitaient des années de formation et un groupe de musiciens sur scÚne. Mais aujourd'hui, il suffit de quelques déhanchés provocateurs appris grùce à des vidéos en ligne.
"Elles prennent une clé USB, parfois elles ont juste des chansons dans leur téléphone portable, elles branchent un cùble et mettent la musique en route", se lamente Soan Ali, un vendeur d'instruments.

Comme la famille de Reema, celle d'Ali est installée à Heera Mandi depuis des générations. Le musicien se rappelle avec fierté "l'hospitalité" de son pÚre lorsque celui-ci aguichait des clients pour le compte de sa mÚre.
"La vie est devenue trĂšs difficile", admet-il. "Tous ceux qui sont dans ce secteur traversent des jours difficiles".

- "Heera Mandi n'est plus"-

Le commerce du sexe fleurit hors de Heera Mandi. Mehak, qui ne se présente pas sous son vrai nom, est une quinquagénaire élégante, chirurgienne esthétique de jour, mÚre maquerelle la nuit dans les plus hauts cercles de la société pakistanaise.
Sept chats persans soyeux occupent le luxueux canapé de son domicile, qui sert aussi de maison close pour de riches Pakistanais dans un quartier aisé de Lahore.

Mehak indique recruter la plupart des filles travaillant pour elle lors de fĂȘtes de l'Ă©lite pakistanaise -- mais reconnaĂźt que "tous ces trucs en ligne ont vraiment changĂ© le marchĂ©". "Une fille n'a plus besoin d'un maquereau pour la vendre, elle a Facebook, Twitter", reconnaĂźt-elle.

"Heera Mandi n'est plus... mĂȘme si une fille vient de Heera Mandi, elle ne le dira jamais car le client n'accepterait pas le risque de maladies sexuellement transmissibles et la mauvaise image associĂ©s Ă  ce quartier".
Les clients ne cherchent plus des danseuses issues de lignées de prostituées, souligne Mehak: "les étudiantes en médecine et les diplÎmées en gestion des affaires sont les plus recherchées, elles peuvent gagner jusqu'à 100.000 (roupies, soit 850 euros) pour une nuit".

Cette mĂšre maquerelle compte dĂ©velopper son commerce en proposant des relations tarifĂ©es avec des hommes. Car "des filles de l'Ă©lite viennent me rĂ©clamer des garçons", explique-t-elle. "Elles disent ĂȘtre prĂȘtes Ă  payer, mais elles veulent des garçons forts."

AFP

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