Depuis près de deux semaines maintenant, la colère ne redescend pas en Kanaky-Nouvelle-Calédonie après la tentative du gouvernement de passer en force la réforme sur le dégel électoral. Ce samedi 25 mai 2024, à l'appel du collectif Solidarité Kanaky, des centaines de personnes se sont rassemblées dans les rues de la capitale pour exiger le retrait du projet de loi, et surtout le retour à un dialogue où la voix des Kanak soit enfin entendue. Imaz Press Réunion est allée à la rencontre de ces manifestants (Photo as/www.imazpress.com)
Militants de longues dates, représentants indépendantistes, jeunes étudiants, et organisations politiques étaient présents dans le quartier de République ce samedi pour défiler contre le dégel du corps électoral. Dans une ambiance aussi bon enfant que revendicative, les manifestants ont dénoncé avec force la gestion du dossier par le gouvernement.
"La colonisation continue sans cesse, la répression de l'Etat a commencé dès l'arrivée de la France dans notre pays, ce n'est que la continuité de cette histoire. En tant qu'étudiants en France, nous sommes déterminés à continuer notre lutte" explique Leaishi, étudiant à Paris.
"La décision du dégel électoral va diluer le peuple kanak dans son ensemble et fragilliser encore plus notre souveraineté. L'Etat a pris position dans ce dossier alors qu'il a pour mission d'être impartial et neutre" dénonce-t-il.
- Un troisième vote non reconnu -
La décision de maintenir le vote du 3ème référendum le 13 décembre 2021 est fortement critiquée, et les résultats ne sont pas reconnus par les Indépendantistes qui ont massivement boycotté le vote en raison des conditions qui n'étaient, selon eux, pas réunies.
"Ce passage en force a commencé le 12 décembre 2021 avec la troisième consultation, que nous considérons comme illégitime puisque le peuple kanak n'a pas participé en raison des conditions sanitaires qui ne permettaient pas de faire campagne correctement et ne respectaient pas notre période de deuil. Depuis ce jour-là le gouvernement est sorti de son impartialité, en prenant le parti des loyalistes" souligne Dominique Fochi, secrétaire général de l'Union calédonienne.
"Notre terre est colonisée depuis 171 ans, ce qu'il se passe aujourd'hui n'est que la continuité de notre histoire, car notre peuple n'a jamais accepté d'être colonisé. L'histoire entre le peuple kanak et la France a toujours été chaotique, ce qui est toujours vrai aujourd'hui" rappelle-t-il.
Il estime qu'avant un retour au calme, il est nécessaire "de régler la question du contentieux du 12 décembre 2021, parce que les Indépendantistes n'accepteront jamais la légitimité de ce vote".
Pour l'heure, le gouvernement refuse de reculer sur la question, réfléchissant même à un référendum national pour trancher. Loin des exigences des mouvements indépendantistes.
"Tant que ce projet de loi n'est pas retiré les manifestations vont continuer, et la colère va continuer de grandir" assure Leaishi.
"Nous sommes un peuple hospitalier, mais nous réclamons notre légitimité. Emmanuel Macron doit nous entendre et répondre à nos attentes, sinon la situation va perdurer mais surtout empirer" estime de son côté Chori, manifestant kanak qui est venu de Nice pour pouvoir être présent à la manifestation.
"On ne lâchera pas, on est déterminé. La lutte est ancrée en nous. On ne demande pas le départ des Européens, simplement qu'ils nous respectent et qu'ils respectent notre souveraineté, comme cela a été décidé avec les accords" ajoute-t-il.
- Entre colère et impuissance -
Depuis Paris, beaucoup se sentent impuissants face aux images des violences sur place, et de la répression de l'état.
"On se sent faible quand on voit ce qu'il se passe au pays, on a mal quand on voit les images de nos camarades, des décès…De là où on est, on ne peut que manifester et relayer les informations du pays" se désole Ioane, jeune diplôme de 29 ans.
"De là où on est, on n'arrive pas à s'apaiser avec les propos qui sont tenus par le gouvernement et par certains politiciens. Quand on entend les propos tenus par Sonia Backes et Nicolas Metzdorf (deux représentants politiques calédoniens de la majorité présidentielle ; ndlr), on voit qu'il ne connaisse finalement rien de notre culture" dénonce-t-il.
"On lutte pour nos droits, parce qu'on se souvient de nos anciens qui sont tombés pour la lutte pour notre peuple. Que les politiciens veuillent revenir sur les accords touchent déjà un point sensible, mais ils veulent carrément sortir du processus de décolonisation et ça c'est scandaleux."
"La réponse répressive ne m'étonne pas du tout, l'unique réponse que l'Etat connaît est la répression coloniale" ajoute Leaishi, qui dit "douter sur le véritable nombre de morts". Sur les réseaux sociaux, des Kanak relaient des décomptes de personnes qui auraient perdu la vie. Pour l'heure, aucun bilan officiel n'est venu confirmer - ou infirmer - ces accusations.
"L'envoi massif de forces de l'ordre montre finalement qu'ils sont en tort, ils ne savent que faire passer les choses par la force. La voix kanak est étouffée aujourd'hui, on ne considère que les propos des Caldoches" regrette Chori.
- Des mois de manifestations -
Là réside tout le problème : en cas de dégel du corps électoral, environ 25.000 personnes supplémentaires pourraient voter dans les assemblées locales, mettant encore plus en minorité autochtone. Qui craint que cela mette un stop au processus de décolonisation.
L'attitude du gouvernement face à la problématique est sous le feu des critiques, les Indépendantistes accusant le Président d'être favorable aux Loyalistes.
"Ca fait huit mois qu'on se mobilise, qu'on manifeste, ça n'a intéressé personne jusqu'à que ça pète. Il y a eu des projets de sensibilisation, des concertations, des démarches du congrès calédonien, tout ça a été jeté pour passer en force" rappelle Ioane, 29 ans.
"Le gouvernement a nommé Sonia Backès secrétaire d'Etat, il a soutenu ouvertement le député Nicolas Metzdorf pendant les législatives, ainsi que Sonia Backès aux sénatoriales qu'elle a perdu, et enfin à nommer Nicolas Metzdorf en tant que rapporteur du texte. Les méthodes choisies par le gouvernement sont les mêmes que pendant les années 80 ans, nous sommes retournés 40 ans en arrière" dénonce Dominique Fochi.
"On n'a pas arrêté d'interpeller le gouvernement depuis le 12 décembre 2021 pour qu'il revienne dans une position de neutralité et d'impartialité, on a alerté les députés des conséquences d'un tel vote, mais nous n'avons pas été écoutés. Tous les moyens déployés auraient pu être évités, des vies auraient pu être sauvegardées, si seulement on nous avait écouté" regrette le représentant politique.
"Le gouvernement accélère les choses alors qu'il savait très bien que ça allait mettre le feu aux poudres. On voit le résultat aujourd'hui, mais ils insistent à ne pas retirer le projet de loi. On sait que si le dégel passe, il y aura un impact négatif pour notre peuple, et ça ne va qu'attiser la colère de nos jeunes qui sont déjà précarisés. Cela fait des mois qu'il y a des manifestations, sans que personne n'en parle" martèle Chori.
- Un sentiment d'effacement -
La situation sur le territoire était globalement peu connue des Français de l'Hexagone avant le début des émeutes. Chez certains Kanak, un sentiment d'effacement de leur parole règne.
"La voix Kanak n'est pas portée assez haut. Heureusement que les réseaux sociaux sont là pour que nous puissions véhiculer nos messages, parce que ce n'est pas dans les grands médias nationaux qu'on va nous entendre" dénonce Chori.
"Il y a une distorsion de la réalité de notre combat, ça met encore plus en colère" rempile Ioane " Notre voix n'est pas du tout représentée dans les médias, on nous fait passer pour des terroristes, c'est malheureux".
Un avis partagé par Dominique Fochi. "On a l'impression de passer pour terroristes, des organisations mafieuses comme l'a dit monsieur Darmanin, mais ça fait des années qu'on crie et qu'on ne nous écoute pas" lance-t-il.
"Maintenant toutes les caméras sont braquées sur le territoire, mais personne n'était là pendant nos mobilisations pacifiques. Le 13 avril nous avons rassemblés près de 60.000 personnes, c'est considérable pour un territoire de 262.000 habitants. Qui en a parlé ?" interroge le secrétaire général.
"La réponse doit désormais être politique et non sécuritaire. La Nouvelle-Calédonie est un territoire colonisé et inscrit sur la liste de l'ONU des territoires non-autonomes à décoloniser, l'accord de Nouméa est un accord de décolonisation et la décolonisation n'est pas terminée tant que nous n'avons pas accédés à la pleine souveraineté" conclut-il.
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Les braises sont encore là, il ne faudra pas grand chose pour rallumer le feu...