Mondial-2018

En Afrique, piratage et systĂšme D pour regarder les matches

  • PubliĂ© le 24 juin 2018 Ă  14:44
  • ActualisĂ© le 24 juin 2018 Ă  16:54
Des supporters togolais suivent sur une télévision en plein air le quart de finale de la CAN contre le Burkina Faso, le 3 février 2013 à Lomé

Face à Blaise, biÚre à la main dans un bar de Nzeng Ayong, quartier populaire de Libreville, un écran et beaucoup de cùbles autour: "J'avais mon décodeur Canal+, mais je suis passé chez beIN Sports pour la Coupe du monde, ca coûte moins cher!". ScÚne banale, mais illégale.


Blaise ne le savait peut-ĂȘtre pas, mais la chaĂźne beIN Sports n'a aucun droit de diffusion du football en Afrique subsaharienne francophone. Ici, des sociĂ©tĂ©s privĂ©es ont piratĂ© son signal et le revendent Ă  des tĂ©lĂ©spectateurs pas forcĂ©ment au courant qu'ils regardent leur match favori illĂ©galement. "En tout cas, je peux regarder les matches. AprĂšs, c'est leurs histoires, pas les miennes!", sourit Blaise. ContactĂ© par l'AFP, le groupe qatari n'a pas donnĂ© suite.

Pour son concurrent direct, Canal+, ces "histoires" lui coûtent entre 15% et 20% de son chiffre d'affaires en manque à gagner, affirme Mamadou Mbengue, directeur du groupe pour le Gabon. "Canal+ a un quasi-monopole des droits de diffusion sportifs sur toute l'Afrique francophone subsaharienne, mais des entreprises font du piratage industriel. Pour eux, c'est gratuit, alors que nous, on a payé les droits!", dit-il. "Cela nous inquiÚte car ça impacte notre business. Il y a un risque que ça se passe comme au Maghreb: qu'à terme, on doive partir".

De fait, en Tunisie, en Algérie, au Maroc et en Egypte, beIN Sports est le seul diffuseur agréé pour la Coupe du monde. Mais on y trouve toujours le logo noir et blanc du diffuseur français... En Algérie, les chaßnes sont piratées à la source, par des téléspectateurs achetant dans le commerce des "démodulateurs" qui cassent le systÚme de cryptage des diffuseurs.

"C'est du piratage", selon un vendeur d'une grande surface d'Alger. De tels appareils se vendent partout légalement, entre 100 et 150 euros, selon lui.
Le phénomÚne est largement répandu au Maghreb: dans la capitale économique du Maroc, Casablanca, un grand marché populaire considéré comme "la Mecque du matériel piraté" fait le bonheur des téléspectateurs.

- "Piratage araignée" -

Dans les pays d'Afrique oĂč les Ă©quipes nationales se sont qualifiĂ©es pour la Coupe du Monde - SĂ©nĂ©gal, Nigeria, Maroc, Tunisie - les chaines publiques ont toutefois achetĂ© les droits de diffusion pour les matches de leur Ă©quipe. Mais au SĂ©nĂ©gal, un piratage "artisanal" s'est Ă©galement dĂ©veloppĂ©. Conscient du phĂ©nomĂšne, le Conseil national de rĂ©gulation de l'audiovisuel (CNRA) avait, avant la compĂ©tition, mis en garde les opĂ©rateurs sĂ©nĂ©galais contre "toute retransmission ou diffusion illĂ©gale des matches de la Coupe du monde", les menaçant de sanctions.

A Dakar, une bataille légale autour des droits de retransmission a aussi agité l'avant-Coupe du monde. La télévision publique RTS a revendiqué les droits exclusifs de diffusion gratuite de 32 matches, mais une chaine concurrente, TFM, du chanteur Youssou Ndour, a affirmé avoir également signé un contrat pour leur diffusion. Une solution à l'amiable a finalement été trouvée, permettant à la RTS et à TFM de diffuser les matches.

Les tracas des diffuseurs ne sont pas pour autant résolus: à Dakar comme à Abidjan ou Yaoundé, "des jeunes des quartiers tirent des cùbles, des branchements sauvages sur des antennes de Canal+, c'est le +piratage araignée+", explique M. Mbengue.

- Coûts "trop élevés" -

"Les coĂ»ts des droits de retransmission des Ă©vĂšnements sportifs sont parfois trop Ă©levĂ©s pour nos structures, cela explique en partie le piratage", estime GrĂ©goire Ndjaka, directeur de l'Union africaine de radiodiffusion (UAR), pour expliquer le large piratage sur le continent. L'ancien journaliste camerounais affirme recevoir "entre dix et quinze" coups de fil par jour depuis le dĂ©but de la Coupe du monde: "cela vient du Ghana, du Cameroun, de CĂŽte d'Ivoire... Ils me demandent tous d'agir pour que les acteurs locaux respectent les engagements et arrĂȘtent de pirater".

"Et il y a mĂȘme des tĂ©lĂ©visions publiques qui, par manque de moyens, s'adonnent au piratage", ajoute BĂ©atrice Damiba, ancienne prĂ©sidente du Conseil de la communication du Burkina Faso et prĂ©sidente de l'ONG panafricaine Convergence, qui lutte contre ces pratiques. Par un travail de sensibilisation en Afrique francophone, l'ONG essaie d'"informer les gens que c'est du vol!", selon elle.

En Afrique australe, la thématique des piratages industriels ou artisanaux de la diffusion de la Coupe du monde sont moins présentes. Le bouquet payant DSTV qui distribue les chaßnes Super Sport y rÚgne en maßtre et retransmet tous les matches. Mais Béatrice Damiba accuse: "Il n'y a pas que le foot qui est piraté, il y a aussi la musique, le cinéma... et ça, ça concerne toute l'Afrique".
© 2018 AFP

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