Ce dimanche 26 juillet, célébrer les 35 ans du Musée de Stella Matutina, c’est faire battre à nouveau le cœur de notre mémoire collective, honorer l’engagement des Femmes et des Hommes et faire revivre l’histoire de notre industrie cannière. C’est rendre hommage à celles et ceux dont le labeur a sculpté l’âme de notre terre sucrière. Cette tribune se veut l’écho vibrant de cette juste reconnaissance, portée haut et fort par l'histoire que nous partageons ensemble. (Photo d'illustration : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
Pendant plus d'un siècle et demi, jusqu’en 1978, le cœur de Stella a battu au rythme intense de la campagne sucrière, dans le ballet incessant des charrettes et des camions chargés de cannes. Le grondement sourd des broyeurs, le sifflement strident des chaudières, le mouvement mécanique des grappins et la cadence infernale des turbines et des moulins composaient alors une imposante symphonie de fer et d’acier.
Et pourtant, au cœur de ce tumulte sonore aux résonances assourdissantes, la noblesse des Femmes et des Hommes offrait à la matière sa plus haute dimension. Là où le bruit cherchait à étouffer le sens, leurs gestes restituaient à chaque élément sa juste mesure.
Cependant, en 1978, l’arrêt définitif des machines plonge le géant de fer dans un silence foudroyant. La fumée se dissipe, laissant craindre le spectre de l’oubli. Mais ce vide n’était que la chrysalide d’une métamorphose, le passage nécessaire du fracas industriel au recueillement des souvenirs, pour une mémoire capable de traverser le temps.
- La mémoire ouvrière réinscrite dans le temps -
Le 26 juillet 1991, la naissance du Musée fait voler ce silence en éclats. L’Histoire réinscrit enfin la mémoire ouvrière dans le marbre du temps, la parole, si longtemps étouffée, est restituée aux travailleurs. De leurs lèvres nous est parvenu leurs témoignages, mais aussi celui de mon père Gabriel Comorassamy et le mien, faits de la dureté d’un labeur éprouvant, de la fierté du travail accompli, de la solidarité indéfectible des collègues et, par-dessus tout, d’une dignité inébranlable face à l’effort.
Depuis 35 ans, Stella Matutina n’est ni une "chambre froide" de dépôts d’objets anciens, ni le "cimetière" d'une ferraille oubliée. C’est un sanctuaire vivant, érigé pour que les cicatrices de l'Histoire sortent enfin de l’invisibilité.
- Paul Vergès : " Quand la mémoire devient un devoir " -
Si les machines se sont tues, la voix de nos zarboutans demeure immortelle. C'est ce que soulignait Paul Vergès, l'ancien Président du Conseil Régional en juillet 2006, lors de la célébration des 15 ans du Musée Stella Matutina : "Lé riskab zot la gingn zot dignité par zot minm, zot la tienbo ansanm po rézis kont lésploitation èk dominasion akoz la lit politik sanm la lit sindikal, ou sinon sa la batay po défand zot kiltir, zot tradision... ". À cette occasion, il offrait aux anciens travailleurs des champs et de l'usine sucrière l'ouvrage "Visages de l'usine", illustré par Yann Arthus-Bertrand. En faisant ainsi circuler cette mémoire vivante, il témoignait de sa profonde reconnaissance envers ces Femmes et ces Hommes "tabisman" qui ont forgé l'histoire et l'identité de La Réunion.
Ce sont cependant les récits, les mains usées et les regards habités des "zarboutans " qui font encore battre le pouls de ce site. En apportant chacun de nous notre pierre, nous avons bâti l'édifice collectif de notre mémoire commune. Comme le rappelait fort justement Alain Armand, l'ancien Président-Directeur Général de la SEML de l'époque, guidé par sa vision éclairée : " Pa kapab oublié la mémoir i fouy lo kor, i ranpli léspri koman in fanal i éklèr nout listoir, koman in zétoil véli i fé agard dovan loin, po anbèk somin, pou trap domin. Zamé la lamp la i doi mank doluil..." ! Extrait du préambule du livre Visages de l'usine [...] ". En ce jour, cette célébration revêt encore une résonance toute particulière avec la publication récente de mon livre " Léritaz nout zansèt Stella " écrit à travers mon regard d'ancien ouvrier. L'ouvrage livre des témoignages poignants sur la mémoire ouvrière de Stella, paru chez Komkifo Éditions soutenu par la Région Réunion. Je pense que c'est une formidable manière de faire vivre ce devoir de mémoire. Une valeur de transmission chère à Paul Vergès qu'il a portée et défendue avec conviction.
- Faire de la transmission un engagement -
À l'occasion de ce cap symbolique des 35 ans, il nous appartient de nous incliner avec une profonde gratitude devant nos aînés. Honorer Stella, c’est reconnaître la sueur, la noblesse et l’empreinte indélébile de nos mères, de nos pères et de nos aïeux.
Ce sont eux, ces bâtisseurs de l’ombre, qui ont forgé notre identité sucrière. Mais le souvenir ne saurait être un simple regard tourné vers le passé ; il doit être une force vive qui éclaire notre présent et oriente notre avenir.
Aujourd’hui, alors que les témoins directs de cette grande épopée humaine s’éteignent peu à peu, la transmission devient notre devoir le plus sacré. Il nous appartient d'emmener nos enfants franchir les portes de Stella Matutina, de leur raconter le bruit, la chaleur, la solidarité des camps, le poids et le parfum de chaque tige de canne à sucre. C’est en leur transmettant cette mémoire que nous donnerons du sens à notre présent, et que nous ancrerons notre jeunesse dans ses racines profondes.
Ce 26 juillet ne marque pas seulement l’anniversaire d’un Musée : c’est le symbole d’une population qui refuse d’oublier ses racines. À nous, désormais, d’être ces "passeurs d'histoire" que cherchait tant à éveiller Paul Vergès, de faire résonner la voix de nos anciens et de porter haut ce flambeau, pour que jamais ne s’éteignent l’âme du Musée et la mémoire de Stella.
Rendez-vous est pris pour ses 40 ans, en juillet 2031... Si Dieu le veut, bien sûr !
Jean Claude Comorassamy

Bonjour,
Le musée fête ses 35 ans ? Il est bien dommage que rien n'a été prévu pour marquer cet événement. Il me semble que la voix de notre défunt Vergès a été oubliée pour la première fois dans l'histoire du musée. Merci d'avoir rappelé cette date historique qui ne doit jamais être effacée !
Marie Ange
Paul Vergès a été un grand visionnaire pour la Réunion, sa disparition a laissé un vide immense mais comblé par ce "devoir de mémoire " qui a été sa passion. Le rendre hommage à travers ce courrier est tout à votre honneur M. Comorassamy, il a beaucoup fait pour le musée et pour les anciens travailleurs qu'il rendait hommage à chaque occasion. Votre écrit me rappelle mon père et ses souvenirs partagés qu'il nous a laissés...Aujourd'hui j'ai les larmes aux yeux en y repensant....Merci aussi pour l'édition de votre livre que je garde précieusement en souvenirs et en héritage. Bel article !