À l'époque où l'industrie sucrière façonnait la société réunionnaise, l’usine ne se contentait pas de transformer la canne à sucre. Elle modelait les corps, imposait les postures et imprimait jusque dans la chair la rigueur d’une hiérarchie implacable. Parmi les règles implicites qui régissaient le quotidien de l’usine, l’interdiction stricte de serrer la main entre ouvriers et directeurs ou cadres demeure l’un des symboles les plus saisissants d'une distance sociale soigneusement entretenue. Retour sur ce passé. (Photo Stephan Laï-Yu/www.imazpres.com)
Loin de la poignée de main, symbole de salutation, d'échange et de reconnaissance mutuelle d’homme à homme, l'ordre sucrier exigeait un tout autre rituel.
Un tel contact physique aurait franchi la ligne invisible séparant l'exécutant du maître. La considération imposée par la direction ne s’exprimait pas dans la rencontre, mais dans le renoncement et l'effacement.
Pour l’ouvrier, croiser le directeur ou le moindre cadre de l’usine exigeait un réflexe " pavlovien ".
Dès qu'une figure de l'autorité apparaissait au détour d'un bâtiment ou d'une allée, la réaction devait être immédiate. Porter la main à son chapeau ou à sa casquette, se découvrir prestement, incliner la tête et baisser les yeux.
Ce geste dépassait largement le cadre de la politesse d'usage. Sa pénibilité résidait dans sa répétition mécanique et épuisante. Cinq, six fois par jour, parfois plus, au gré des allées et venues de la hiérarchie, il fallait suspendre son effort, se découvrir et s'incliner.
Que l'on soit occupé à manier la pelle sous le soleil, à surveiller le bouillonnement du jus dans les appareils ou à graisser les engrenages dans le bruit assourdissant et la chaleur étouffante des moulins, la règle ne souffrait d'aucune exception.
Chaque passage venait réaffirmer, avec la régularité des gestes de l'ouvrier, la place assignée à chacun dans le reflet du rang social de l'usine.
Ce contrôle de la domination s'étendait jusqu'à la pensée. La lecture ou la simple possession du journal Témoignages, d'obédience communiste, était strictement interdite sous peine de sanctions immédiates, voire d'un licenciement sec.
- La portée symbolique de la Ministre -
Loin de toute courtoisie spontanée, ce rituel d'allégeance était un exercice parfaitement codifié. Il ancrait le rapport de domination coloniale au cœur des gestes les plus ordinaires.
S'incliner sans jamais toucher, c'était intérioriser l'autorité, subir un contrôle permanent et renoncer à toute prétention d'équivalence sociale.
Les usines sucrières de l'île regorgent de ces histoires conservées jalousement au fond de nos mémoires, de ces humiliations ordinaires que nous portons de génération en génération.
Au fil des décennies, ces marques de servitude se sont progressivement atténuées au profit de relations humaines plus équilibrées.
Pourtant, la force de ces symboles a traversé le temps.
L'usine de Stella, aujourd'hui devenue un haut lieu de mémoire et de culture, a oublié l'empreinte de cette histoire, cela tende même à s'effacer de la mémoire collective.
L'Histoire s'y invite d'ailleurs parfois avec une ironie saisissante, lors de l'inauguration officielle de l'exposition " les engagés du sucre " dans ce lieu symbolique du Musée, la Ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, est venue en quelque sorte " invalider " ces codes anciens et ce lourd héritage en allant spontanément à la rencontre des anciens ouvriers pour leur serrer la main.
Là où jadis le respect exigeait la tête basse et le regard fuyant, ce geste symbolique de rupture institutionnelle est venu souligner l'absurdité du mépris d'autrefois au cœur même de l'ancienne usine devenue Musée.
Garder la mémoire de ce temps où la main tendue était un délit, ôter son chapeau une obligation et lire un journal communiste un risque capital, permet de mesurer le chemin accompli pour la dignité ouvrière.
Une dignité qui ne s'est pas offerte, mais qui s'est conquise le jour où les têtes se sont enfin redressées, le chapeau scrupuleusement gardé jusqu'au front et le regard résolument tourné vers l'avenir.
Parce que se souvenir, c'est maintenir vivant la voix de nos ancêtres.
Jean Claude Comorassamy
