Tribune libre de Jean Claude Comorassamy

Ôter son chapeau, l'ombre de la servitude d'antan à l'usine Stella !

  • Publié le 23 septembre 2026 à 07:24
  • Actualisé le 23 septembre 2026 à 07:25
Jean Claude Comorassamy

À l'époque où l'industrie sucrière façonnait la société réunionnaise, l’usine ne se contentait pas de transformer la canne à sucre. Elle modelait les corps, imposait les postures et imprimait jusque dans la chair la rigueur d’une hiérarchie implacable. Parmi les règles implicites qui régissaient le quotidien de l’usine, l’interdiction stricte de serrer la main entre ouvriers et directeurs ou cadres demeure l’un des symboles les plus saisissants d'une distance sociale soigneusement entretenue. Retour sur ce passé. (Photo Stephan Laï-Yu/www.imazpres.com)

Loin de la poignée de main, symbole de salutation, d'échange et de reconnaissance mutuelle d’homme à homme, l'ordre sucrier exigeait un tout autre rituel.

Un tel contact physique aurait franchi la ligne invisible séparant l'exécutant du maître. La considération imposée par la direction ne s’exprimait pas dans la rencontre, mais dans le renoncement et l'effacement.

Pour l’ouvrier, croiser le directeur ou le moindre cadre de l’usine exigeait un réflexe " pavlovien ".

Dès qu'une figure de l'autorité apparaissait au détour d'un bâtiment ou d'une allée, la réaction devait être immédiate. Porter la main à son chapeau ou à sa casquette, se découvrir prestement, incliner la tête et baisser les yeux.

Ce geste dépassait largement le cadre de la politesse d'usage. Sa pénibilité résidait dans sa répétition mécanique et épuisante. Cinq, six fois par jour, parfois plus, au gré des allées et venues de la hiérarchie, il fallait suspendre son effort, se découvrir et s'incliner.

Que l'on soit occupé à manier la pelle sous le soleil, à surveiller le bouillonnement du jus dans les appareils ou à graisser les engrenages dans le bruit assourdissant et la chaleur étouffante des moulins, la règle ne souffrait d'aucune exception.

Chaque passage venait réaffirmer, avec la régularité des gestes de l'ouvrier, la place assignée à chacun dans le reflet du rang social de l'usine.

Ce contrôle de la domination s'étendait jusqu'à la pensée. La lecture ou la simple possession du journal Témoignages, d'obédience communiste, était strictement interdite sous peine de sanctions immédiates, voire d'un licenciement sec.

- La portée symbolique de la Ministre -

Loin de toute courtoisie spontanée, ce rituel d'allégeance était un exercice parfaitement codifié. Il ancrait le rapport de domination coloniale au cœur des gestes les plus ordinaires.

S'incliner sans jamais toucher, c'était intérioriser l'autorité, subir un contrôle permanent et renoncer à toute prétention d'équivalence sociale.

Les usines sucrières de l'île regorgent de ces histoires conservées jalousement au fond de nos mémoires, de ces humiliations ordinaires que nous portons de génération en génération.

Au fil des décennies, ces marques de servitude se sont progressivement atténuées au profit de relations humaines plus équilibrées.

Pourtant, la force de ces symboles a traversé le temps.

L'usine de Stella, aujourd'hui devenue un haut lieu de mémoire et de culture, a oublié l'empreinte de cette histoire, cela tende même à s'effacer de la mémoire collective.

L'Histoire s'y invite d'ailleurs parfois avec une ironie saisissante, lors de l'inauguration officielle de l'exposition " les engagés du sucre " dans ce lieu symbolique du Musée, la Ministre des Outre-mer, Naïma Moutchou, est venue en quelque sorte " invalider " ces codes anciens et ce lourd héritage en allant spontanément à la rencontre des anciens ouvriers pour leur serrer la main.

Là où jadis le respect exigeait la tête basse et le regard fuyant, ce geste symbolique de rupture institutionnelle est venu souligner l'absurdité du mépris d'autrefois au cœur même de l'ancienne usine devenue Musée.

Garder la mémoire de ce temps où la main tendue était un délit, ôter son chapeau une obligation et lire un journal communiste un risque capital, permet de mesurer le chemin accompli pour la dignité ouvrière.

Une dignité qui ne s'est pas offerte, mais qui s'est conquise le jour où les têtes se sont enfin redressées, le chapeau scrupuleusement gardé jusqu'au front et le regard résolument tourné vers l'avenir.

Parce que se souvenir, c'est maintenir vivant la voix de nos ancêtres.

Jean Claude Comorassamy

 

guest
7 Commentaires
Marie Claire
Marie Claire
1 mois

C'est avec grand regret que je viens d'apprendre que votre livre n'a pas été retenu au top 5 du concours Agnès Guéneau. A mon sens il méritait sa place, je trouve dommage vu l'écriture les zistoirs passionnantes de Stella qu'il a si bien sorti de l'ombre. Je suis peinée vu son succès au Musée et ailleurs.

MARIE
MARIE
1 mois

Bonjour M. Comorassamy,
Vous avez rendu un hommage très chaleureux aux femmes qui ont travaillé à l'usine de Stella dans votre ouvrage. Merci à vous, je pense à ma grand-mère dont vous citez, qui a travaillé à l'usine à coudre les gonis sucre, trier les haricots, pistaches,faire le nettoyage, piller le café dans le long pillon...où le respect n'existait pas etc,etc. Merci à vous pour la pensée à ma grand-mère.

MARIE

Mélodie
Mélodie
1 mois

Notre papa nous racontait la même chose il y a quelques temps, surtout avec le sous-directeur qui détestait les communistes, aujourd'hui notre père n'est plus de ce monde, par là-même nous lui rendont hommage. Merci de rappeler ces histoires d'antan.

Lepinay
Lepinay
1 mois

On peut affirmer que sous ce casque colonial du musée de Stella se cache de nombreuses histoires restées dans l'ombre que l'auteur met une fois encore en lumière. Romersiman à vous.

Dom
Dom
1 mois

Paroles de la chanson Jaurès par Jacques Brel



Ils étaient usés à quinze ans
Ils finissaient en débutant
Les douze mois s’appelaient décembre
Quelle vie ont eu nos grands-parents
Entre l’absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d’être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendre
Oui, not’Monsieur, oui, not’bon Maître
Pourquoi ont-ils tué Jaurès 
Pourquoi ont-ils tué Jaurès 

On n’peut pas dire qu’ils furent esclaves
De là à dire qu’ils ont vécu
Lorsque l’on part aussi vaincu
C’est dur de sortir de l’enclave
Et pourtant l’espoir fleurissait
Dans les rêves qui montaient aux yeux
Des quelques ceux qui refusaient
De ramper jusqu’à la vieillesse
Oui, not’bon Maître, oui, not’Monsieur
Pourquoi ont-ils tué Jaurès 
Pourquoi ont-ils tué Jaurès 

Si par malheur ils survivaient
C’était pour partir à la guerre
C’était pour finir à la guerre
Aux ordres de quelques sabreurs
Qui exigeaient du bout des lèvres
Qu’ils aillent ouvrir au champ d’horreur
Leurs vingt ans qui n’avaient pu naître
Et ils mouraient à pleine peur
Tout miséreux, oui, not’bon Maître
Couvert de prêtres, oui, not’Monsieur

Demandez-vous, belle jeunesse
Le temps de l’ombre d’un souvenir
Le temps du souffle d’un soupir
Pourquoi ont-ils tué Jaurès 
Pourquoi ont-ils tué
Jaures

Dom
Dom
1 mois

Relire Germinal de Zola

Babef
Babef
1 mois

C’est la réalité