Tribune libre de Luc-Laurent Salvador

Carême, zen et joie

  • Publié le 27 février 2026 à 18:01
  • Actualisé le 27 février 2026 à 18:21
eglise la cathedrale à saint-denis

Le Carême, contrairement à Noël, est rarement associé à la joie et c’est dommage. Car pour ce qui est de la joie procurée, la naissance, qui fait entrer dans le cycle de la vie et de la mort, ne peut se comparer à la résurrection qui en libère. Pâques est la fête des fêtes et le Carême est la voie royale qui y mène, justement parce que c’est un temps de libération joyeuse, mais pas forcément exubérante. (Photo sly/www.imazpress.com)

Il s’agirait plutôt d’une joie intérieure, une jubilation semblable à celle que devaient éprouver les enfants esclaves rendus à la liberté quand les jubilés des rois de Sumer annulaient les dettes de leurs parents — « retour à la mère » est, de fait, le sens le plus ancien du mot liberté.

Le Carême pourrait ainsi être vu comme le temps où, marchant dans les pas du Christ-Roi, nous faisons retour au Père, dans un effort qui n’est libérateur que par le dépouillement qui est alors accompli. Il s’agit d’une épreuve car se dépouiller c’est souffrir mille petites morts, celles des habitudes — dépendances ou addictions — égoïstes que chacun accumule dans son quotidien sans mesurer à quel point ces « besoins » sont autant de servitudes qui font obstacle à la joie, celle que procure le fait d’être en présence de Dieu.

La libération ainsi comprise permet d’éviter deux écueils. Le premier consiste à réduire le Carême à une pratique rituelle austère, une sorte de mortification doloriste en mémoire de la Passion. Le second serait la vision moderne, façon « développement personnel », avec une approche individuelle des renoncements, qu’il s’agisse d’inconforts très symboliques ou, au contraire, de véritables défis que l’on cherche à accomplir.

Ces deux perspectives manquent sans doute l’essentiel car le Carême, en tant que retour à Dieu, en tant qu’effort sincère et véritable de venue à la présence de Dieu, serait plutôt un dépouillement, non pas seulement de soi mais du soi, son abandon. Pensons à la félicité qui emplit la pièce enfin vidée de tous les cartons qui l’encombraient depuis trop longtemps et dont les fenêtres grandes ouvertes laissent entre l’air frais et parfumé d’un souffle printanier.

Evoquer le zen peut ici être éclairant car il s’agit d’une pratique qui, par sa lumineuse simplicité, permet de découvrir, aussi brutalement que douloureusement, le formidable encombrement de notre esprit et sa foncière indisponibilité à l’Esprit, justement, et donc à la joie. Après avoir été placé dans une posture idéale, le dos bien droit, le pratiquant zen doit rester parfaitement immobile jusqu’à ce qu’une cloche sonne. Et d’emblée, dans l’immobilité et le silence, c’est l’enfer qui se présente : mille petites détresses apparaissent sans cesse qui exigent des mouvements et font alors perdre toute illusion sur la volonté. Nous la pensons nôtre mais, en fait, elle n’est que celle de nos automatismes et de nos (im)pulsions. Nous ne nous libérons de leur emprise que par la soumission à une autre volonté, celle de l’assemblée des pratiquants ou mieux, celle de Dieu.

C’est alors que la joie peut advenir et d’autant plus sûrement quand on sait que Dieu pardonne nos faiblesses innombrables, celles-là même avec lesquelles le pratiquant zen continue de se mortifier longtemps après la séance.

Autrement dit et pour conclure, dans le Carême, la mortification — la mise à mort de nos innombrables velléités, désirs et autres aspirations égoïstes — n’est pas une fin en soi, elle est seulement la voie d’une vivification qui tient à la présence de Dieu enfin rendue possible par le fait que nous nous appliquons à faire sa volonté, c'est-à-dire faire ce qui est juste autant que bon. C’est cette vie nouvelle, toute de félicité, que Frère Laurent — du temps de Louis XIV — évoquait avec sa phrase célèbre : « Je retourne ma petite omelette pour l’amour de Dieu ».

Luc-Laurent Salvador

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