À La Réunion, il est temps de poser une question simple : veut-on encore de l’agriculture ? Parce qu’à force de vouloir protéger, certains finissent par empêcher de produire, de construire, d’innover et parfois même… de survivre. (Photo : Richard Bouhet/imazpress.com)
Respect à notre territoire. Respect à nos contraintes. Respect à ceux qui travaillent la terre ici, dans une île qui n’a ni les mêmes réalités foncières, ni les mêmes marges économiques que l’Hexagone.
Car il faut regarder la vérité en face : l’agriculture réunionnaise est fragilisée. Le nombre d’exploitants diminue.
Les surfaces agricoles sont limitées - souvent moins de six hectares. Le coût des intrants importés explose. La filière canne, pilier historique de notre économie agricole, traverse depuis des années une crise profonde. Et notre dépendance alimentaire demeure inquiétante.
C’est précisément dans cet équilibre que la question du rôle et du fonctionnement de la CDPENAF se pose.
Créée par la loi d'avenir pour l'agriculture de 2014 pour lutter contre la consommation des espaces naturels et agricoles, cette commission est composée à La Réunion de représentants de l’État, des collectivités, du monde agricole et de quelques associations environnementales.
Mais cette organisation interroge : où est l’équilibre réel entre protection et développement ? Où est la place d’une vision globale intégrant pleinement les enjeux économiques, sociaux et humains du territoire ? En l’état, la composition actuelle tend à privilégier certaines logiques, au détriment d’une approche plus équilibrée et tournée vers l’avenir.
Car sur le terrain, la protection nécessaire des terres agricoles se transforme en frein. De nombreux projets essentiels sont ralentis, voire empêchés : construction de hangars agricoles, rénovation de bâtiments existants, possibilité pour chaque agriculteur d'être logé dignement sur ses terres, ou développement des exploitations.
À cela s’ajoute aujourd’hui la question de l’agrotourisme et de l’agrivoltaïsme qui consiste à associer une activité agricole avec une production d’électricité grâce à des panneaux photovoltaïques installés sur des bâtiments d’élevage, des serres ou au-dessus des cultures pour les protéger du soleil, tout en utilisant l’énergie produite.
Ces modalités permettraient de produire à la fois des cultures, du tourisme et de l’énergie et offriraient des perspectives nouvelles : diversification des revenus, sécurisation des exploitations, amélioration du pouvoir d’achat des agriculteurs.
- Sans évolution des modèles d’exploitation, sans capacité à innover : notre île à continuer à subir les conséquences des crises mondiale -
Dans un contexte de crise structurelle, refuser ou freiner ces évolutions revient à ignorer les réalités économiques du terrain. Comme le déplorait récemment le Président de la CGPER Jean-Michel Moutama, il est profondément injuste que l’Hexagone s’approprie nos savoir-faire pour y développer des projets sous panneaux photovoltaïques, pendant que sur notre propre île, l’accès à ces innovations reste un parcours du combattant.
D’autant que le cadre juridique est, lui, parfaitement clair. La juridiction administrative de La Réunion l’a souvent rappelé : l’avis conforme de la CDPENAF n’a pas vocation à être systématiquement requis ! notamment pour la rénovation d’une habitation existante en zone agricole, ni pour certains bâtiments agricoles tels que les hangars.
Exiger cet avis au-delà de ces cas, c’est prendre le risque de décisions irrégulières et juridiquement contestables.
Face à ces constats, il devient indispensable de changer de cap. C’est plus qu’une question de survie, c’est une adaptation nécessaire !
Il est urgent de sécuriser juridiquement les décisions, d’adapter les règles aux réalités réunionnaises et d’accompagner les évolutions indispensables de notre agriculture.
Car au fond, une question simple doit nous guider : protéger la terre, oui. Mais pour qui ? À force de rigidité, le risque est grand de préserver des espaces... sans ceux qui les cultivent. Et que restera-t-il alors de notre agriculture si les agriculteurs ne peuvent plus vivre de leur travail ?
Nous parlons régulièrement d’autonomie alimentaire pour La Réunion. Mais sans évolution des modèles d’exploitation, sans capacité à innover et à diversifier les revenus, cet objectif restera un rêve ! Pire encore, il exposera notre île à continuer à subir les conséquences des crises mondiales !
Protéger les terres sans permettre à l’agriculture de vivre, c’est organiser son déclin. Nous avons une responsabilité collective : ne pas enfermer notre agriculture dans des règles qui l’étouffent.
L’avenir passe par l’équilibre. Et l’équilibre suppose du courage politique.
