Cette énième crise, provoquée loin de nous mais subie de plein fouet à La Réunion, ne doit pas être gérée en simple pompier. Elle doit être utilisée pour engager enfin des changements profonds, durables et adaptés aux réalités réunionnaises. (Photo d'illustration Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
La flambée des prix des carburants que subit aujourd’hui La Réunion n’est ni un simple épisode conjoncturel, ni un sujet réservé à quelques catégories professionnelles. C’est une crise majeure qui frappe de plein fouet l’ensemble de notre territoire, dans un contexte international déjà extrêmement tendu, notamment autour du détroit d’Ormuz. La préfecture a elle-même indiqué que la hausse d’avril 2026 était directement liée à une situation de conflit exceptionnel au Moyen-Orient et à la hausse brutale et généralisée des marchés mondiaux de l’énergie. Au 1er avril 2026, le sans-plomb est passé de 1,54 euro à 1,96 euro le litre, soit +27,27 %, tandis que le gazole est passé de 1,25 euro à 1,77 euro le litre, soit +41,60 %.
À La Réunion, cette hausse n’est pas une simple ligne de plus sur un ticket de caisse. Elle s’ajoute à une réalité sociale déjà extrêmement dégradée. L’Insee estime la population réunionnaise à 910 985 habitants au 1er janvier 2026. La pauvreté y demeure massive : 36 % des Réunionnaises et des Réunionnais vivent sous le seuil de pauvreté, soit plus de 319 000 personnes, et les fragilités sociales pèsent déjà lourdement sur la vie quotidienne de la population. L’Insee indique également que 74,1 % des ménages disposent d’au moins une voiture, ce qui renforce mécaniquement l’impact d’une hausse des carburants sur la vie quotidienne.
Dans ce contexte, il faut dire les choses avec clarté : cette crise ne touche pas seulement les plus pauvres. Elle touche les bénéficiaires du RSA, les familles modestes, les retraités fragiles, les travailleurs pauvres, mais aussi les classes intermédiaires, les salariés, les employés, les cadres, les indépendants, les artisans, les commerçants et les petites entreprises.
Le PACT — Le Peuple au commande du Territoire — estime qu’environ 85 % de la population réunionnaise est aujourd’hui directement ou indirectement impactée par la hausse des carburants, du fait du poids des dépenses contraintes, de la dépendance à la voiture et de la fragilité économique structurelle du territoire. Ce chiffre de 85 % n’est pas un indicateur statistique officiel publié comme tel ; c’est une estimation politique du PACT, fondée sur la combinaison d’indicateurs publics sur la pauvreté, l’équipement automobile et les mobilités.
Car oui, qu’on le veuille ou non, La Réunion reste un territoire du tout-voiture. L’Insee rappelle, dans ses travaux sur les mobilités, que les déplacements domicile-travail se font très largement en automobile sur l’île. En 2021, 266 700 personnes de 15 ans ou plus se déplaçaient pour aller travailler, avec des trajets entre communes de plus en plus fréquents. C’est cela, la réalité réunionnaise. Ici, beaucoup de familles n’ont pas le choix. Elles doivent prendre leur voiture pour aller travailler, déposer les enfants, aller étudier, aller chez le médecin, accomplir les démarches du quotidien.
Dans de nombreux secteurs, notamment dans les hauts, les alternatives restent insuffisantes, mal organisées ou inadaptées à la réalité des vies réunionnaises. Les données publiques sur le réseau Car Jaune montrent qu’il existe une fréquentation réelle, mais elles ne permettent pas d’établir proprement un pourcentage officiel d’usagers réguliers rapporté à l’ensemble de la population, car les chiffres disponibles portent surtout sur des volumes de voyageurs et de voyages, et non sur une part certaine de la population réunionnaise utilisatrice au quotidien.
Dès lors, il faut cesser les artifices de communication. Lorsque la Région annonce des mesures sur le transport collectif ou lorsqu’elle ouvre une séquence de discussions avec les pétroliers, cela montre qu’elle reconnaît l’existence d’un problème. Lorsque le Département annonce, de son côté, une aide exceptionnelle, cela montre lui aussi qu’il reconnaît l’ampleur du choc. Le 15 avril 2026, le Département a annoncé le déblocage de 5 millions d’euros pour soutenir les familles les plus précaires via la Cart’Monétik, pour près de 60 000 personnes, avec des aides allant de 50 à 200 euros selon les publics concernés.
Mais là encore, il faut regarder la réalité en face. 60 000 personnes, sur un territoire de 910 985 habitants, cela représente environ 6,6 % de la population. Cette mesure peut soulager certains foyers. Elle peut répondre à une urgence sociale pour des publics ciblés. Mais elle ne répond pas à la réalité globale. Elle ne traite pas la crise à l’échelle de la population réellement touchée. Ce n’est donc pas une solution d’ensemble. C’est une réponse ponctuelle, limitée, ciblée, alors que la crise, elle, est générale.
Et c’est précisément là que le problème devient politique.
Depuis des années, La Réunion vit sous le poids d’un modèle qui entretient la dépendance. Il faut aujourd’hui le dire clairement : stop à l’économie de comptoir. Cette crise des carburants n’est pas seulement un choc conjoncturel. Elle est aussi la conséquence directe d’un modèle économique qui maintient La Réunion dans une dépendance excessive, qui empêche l’émancipation économique réelle, qui expose notre territoire à toutes les crises venues de l’extérieur et qui condamne trop souvent les Réunionnaises et les Réunionnais à subir au lieu d’agir. Ce modèle, hérité de l’histoire, fait de l’importation la colonne vertébrale de l’économie, entretient un coût de la vie structurellement élevé, réduit les marges de manœuvre locales et maintient la population dans une fragilité organisée.
Il faut le dire sans détour : l’économie de comptoir produit de la dépendance, et cette dépendance nourrit la précarité. Tant que ce modèle ne sera pas remis en cause, les crises se répéteront, les prix resteront soumis à des logiques extérieures, et une grande partie de la population continuera à s’appauvrir ou à vivre sous tension permanente. La crise actuelle des carburants en est une démonstration brutale : en quelques jours, une tension géopolitique lointaine provoque ici une onde de choc immédiate sur le pouvoir d’achat, sur l’économie, sur les familles, sur la vie quotidienne.
Ce système sait parfaitement comment fonctionne la société réunionnaise. Il sait que chaque mois, des dizaines de milliers de familles doivent payer un loyer, un crédit immobilier, un crédit automobile, des assurances, des abonnements, des factures d’eau et d’électricité, des frais de santé, des frais de scolarité, des charges fixes qui tombent quoi qu’il arrive. Il sait aussi que beaucoup d’entreprises, déjà fragilisées, ne peuvent pas arrêter longtemps leur activité sans risquer la casse. Voilà pourquoi les Réunionnais ont tant de mal à se mobiliser durablement. Voilà pourquoi il suffit souvent, pour certains décideurs, de donner un petit quelque chose à un moment donné, d’annoncer une mesure ciblée, de faire une communication, de distribuer une aide ponctuelle, pour calmer provisoirement la colère sans jamais traiter les causes profondes.
Le PACT refuse cette logique. Le PACT refuse qu’on continue à donner une réponse de façade à une partie de la population pendant que le fond du problème, lui, demeure entier. Le PACT refuse que l’on fasse semblant d’agir structurellement quand, en réalité, on ne fait que gérer l’urgence médiatique. Le PACT refuse que l’on oppose le monde économique à la population, alors que les deux subissent la même crise par des chemins différents.
Car il faut être clair : aider seulement les acteurs économiques, c’est reconnaître qu’il existe une crise. Mais croire qu’on peut sauver l’économie sans protéger massivement la population active, les salariés, les employés, les cadres, les travailleurs indépendants, les étudiants et les familles, c’est se tromper d’analyse. Une économie ne fonctionne pas sans femmes et sans hommes qui se déplacent, qui consomment, qui travaillent, qui livrent, qui soignent, qui enseignent, qui produisent. Et tous, aujourd’hui, paient leur carburant plus cher. La hausse décidée au 1er avril 2026 pèse à la fois sur le pouvoir d’achat et sur les coûts de fonctionnement de l’économie réunionnaise.
Il faut également poser une vraie question, que beaucoup de Réunionnaises et de Réunionnais se posent déjà : pourquoi, dans des pays voisins de La Réunion, les carburants peuvent être proposés à des prix inférieurs, alors qu’ici on nous explique toujours que ce n’est pas possible ?
Cette question mérite d’être posée sérieusement. Bien sûr, on nous répondra qu’il existe des différences de normes, de fiscalité, de composition des carburants, de règles environnementales, de structures de marché ou de contraintes réglementaires. Mais à un moment donné, il faut avoir le courage politique de regarder les choses en face : lorsque la situation est exceptionnelle, il faut accepter d’ouvrir des débats exceptionnels. Il ne s’agit pas ici d’improviser ni de faire n’importe quoi. Il s’agit de se demander, en responsabilité, jusqu’où La Réunion peut et doit adapter ses réponses à sa propre réalité.
Car La Réunion n’est pas l’Europe continentale. La Réunion, ce n’est ni Paris, ni Lyon, ni Marseille, ni Bordeaux, ni Toulouse. La Réunion, c’est La Réunion, avec ses spécificités, sa géographie, son éloignement, son histoire, sa culture, son patrimoine, ses richesses, ses valeurs, mais aussi son niveau de pauvreté, ses difficultés de logement, sa dépendance aux importations et ses contraintes structurelles. On ne peut pas continuer à faire du copier-coller permanent avec des règles pensées ailleurs, pour d’autres territoires, dans d’autres contextes, et prétendre ensuite que cela suffit. Il faut des règles adaptées, des réponses adaptées, des choix adaptés aux spécificités locales.
C’est le sens même de l’idée suivante : situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Et cette formule ne vaut pas seulement pour la crise née des tensions internationales du moment. Elle vaut aussi parce que La Réunion vit, depuis des décennies, dans une situation exceptionnelle qu’on ne peut plus continuer à traiter comme une simple déclinaison locale de politiques conçues ailleurs. La crise actuelle doit servir d’électrochoc. Elle ne doit pas être gérée en simple pompier. Elle doit être utilisée pour changer les choses profondément, sur la durée, de manière pérenne et permanente.
Dans ce contexte, j’attends la réunion du 21 avril 2026avec une attention totale. J’attends de voir ce qu’il en sortira réellement. J’attends de voir qui sera effectivement autour de la table et pour qui les décisions seront prises. Car cette réunion ne peut pas se résumer à une séquence technique ou à une discussion entre quelques acteurs seulement. Elle concerne toute La Réunion. Elle concerne l’État. Elle concerne les acteurs du carburant. Elle concerne les importateurs et les distributeurs. Elle concerne les chambres consulaires. Elle concerne les responsables politiques. Elle concerne le monde économique. Mais elle concerne aussi, et d’abord, la population réunionnaise dans son ensemble.
Des appels à des discussions avec la SRPP et les pétroliers ont bien été rendus publics ces derniers jours par la Région, dans le contexte de la flambée des prix. La question centrale est donc simple : s’agit-il d’une réunion pour accompagner quelques secteurs, ou d’une réunion pour répondre enfin à la crise vécue par l’ensemble des Réunionnaises et des Réunionnais ? Voilà la vraie question. Voilà celle que tout le monde se pose. Voilà celle à laquelle il faudra répondre.
C’est précisément pour cela que ce communiqué n’a pas vocation à être un simple constat. Ce n’est pas du blabla. Ce n’est pas un texte de circonstance destiné à accompagner l’actualité puis à disparaître. C’est un premier signal politique. C’est un coup de semonce. Et je veux le dire clairement : après cette réunion du 21 avril, je formuleraides propositions concrètes. Des propositions responsables. Des propositions raisonnables. Des propositions non démagogiques. Des propositions qui tiendront compte des réalités économiques, sociales et institutionnelles du territoire.
Ces propositions ne porteront pas seulement sur les carburants. Elles porteront plus largement sur les conditions dans lesquelles La Réunion peut mieux défendre ses intérêts, mieux protéger sa population et mieux faire respecter ses spécificités. Elles seront soumises à l’appréciation des Réunionnaises et des Réunionnais. Car il ne s’agit pas d’imposer d’en haut une agitation de plus. Il s’agit de proposer, d’expliquer, de consulter, puis de voir si la population souhaite ou non se mobiliser.
Je le dis avec calme et avec gravité : si, à l’issue de cette séquence, les réponses apportées ne sont pas à la hauteur, je prendrai mes responsabilités. Je présenterai mes propositions concrètes. Je lancerai un appel départemental et régional. Et je demanderai aux Réunionnaises et aux Réunionnais s’ils sont favorables à une mobilisation responsable, pacifique, raisonnée et déterminée. Si une majorité de la population considère que tout va bien, chacun en tirera les conséquences. Si, au contraire, une majorité de Réunionnaises et de Réunionnais estime qu’il est temps de faire entendre sa voix, alors le moment viendra d’agir ensemble. Chaque chose en son temps. Aujourd’hui, j’adresse un avertissement politique. Demain, selon les réponses obtenues et selon la volonté populaire, viendra peut-être le temps de l’action collective.
Aujourd’hui, des Réunionnaises et des Réunionnais basculent dans la misère. Le mot n’est pas excessif. Il décrit une réalité : celle d’un territoire où la moindre hausse de dépense contrainte peut faire tomber un foyer entier. Il décrit la réalité d’une société où beaucoup tiennent encore debout, non pas parce qu’ils sont à l’aise, mais parce qu’ils font des arbitrages permanents, des renoncements, des sacrifices silencieux. Il décrit enfin une société où les classes intermédiaires elles-mêmes sont désormais fragilisées. Les données de l’Insee sur la pauvreté à La Réunion confirment l’ampleur de cette vulnérabilité sociale.
J’en appelle donc à l’État, aux collectivités, aux acteurs du secteur énergétique, aux importateurs, aux distributeurs, et à tous ceux qui ont aujourd’hui une part de responsabilité dans cette chaîne. Que chacun assume ses responsabilités. Que chacun sorte de la mise en scène. Que chacun comprenne qu’à La Réunion, la colère n’est pas artificielle : elle est le reflet d’une fatigue profonde, d’un épuisement social, d’un sentiment d’abandon et d’un ras-le-bol généralisé.
Le PACT continuera à défendre une ligne claire : protéger la population réunionnaise, dénoncer les réponses de façade, combattre l’économie de comptoir, exiger des décisions à la hauteur de la crise et porter des propositions concrètes, sérieuses et adaptées aux réalités de notre île.
La Réunion ne peut plus être spectatrice.
La population ne peut plus être la variable d’ajustement. Il est temps d’agir.
Thierry ROBERT
Président du PACT
Le Peuple au commande du Territoire
