Le 13 avril 2026, transporteurs, taxis, agriculteurs, infirmiers libéraux et ambulanciers descendent dans la rue ou ralentissent les routes de l'île. En une nuit, le gazole a pris 52 centimes, le sans-plomb 42 centimes. Face à cette déflagration, l'État propose un "prêt flash" - une invitation à s'endetter plus pour le même travail. La Région redistribue 435 000 euros de surplus d'octroi de mer, soit 10 centimes par litre pour les seuls transporteurs. Heureusement, le Département réagit avec une enveloppe d'aide directe de 5 à 6 millions d'euros selon les publics. Ces gestes sont réels - mais ils ne changent rien à l'essentiel. Cette impuissance n'est pas accidentelle. Elle est structurelle. (Photo Richard Bouhet / www.imazpress.com)
- Une chaîne captive, des bénéfices qui partent ailleurs -
La Réunion importe 100% de ses hydrocarbures. Qui achète, stocke, distribue et capte les bénéfices ?
• Les importa ons sont organisées par le Comité des Importateurs d'Hydrocarbures — CIH — regroupant la SRPP, TotalEnergies, Vivo Energy et Ola Energy, via des appels d'offres mutualisés sur les marchés de Singapour.
• Tout transite par un point d'entrée unique — le Grand Port Maritime — où est installé le dépôt de la SRPP, Société Réunionnaise de Produits Pétroliers. Cette infrastructure, sans laquelle l'île s'arrête en 48 heures, n'a rien de réunionnais. Elle appartient depuis 2015 au groupe Rubis, coté en Bourse, qui verse à ses actionnaires un dividende en hausse pour la 29e année consécutive — et qui a se déjà l'appétit de fonds de private equity internationaux, ce qui pourrait demain placer cette infrastructure vitale sous des capitaux encore plus éloignés de l'intérêt réunionnais.
• L'État fixe les prix maximums par arrêté préfectoral mensuel, garantissant aux opérateurs une rentabilité plancher sur un marché captif.
• La Région fixe la fiscalité locale sans aucune emprise sur l'amont.
Qui subit ? Les 900.000 habitants de l'île.
- Une dépendance structurelle qu'il faut nommer -
Chaque crise géopolitique mondiale devient mécaniquement une crise sociale réunionnaise. Des infrastructures vitales appartenant à des intérêts extérieurs, des ressources captées hors du territoire, une population sans prise réelle sur les causes de ce qu'elle subit : c'est la définition d'une dépendance structurelle. Le carburant n'en est que la partie la plus visible. À la réunion de crise du 8 avril, la présidente de Région a interpellé les pétroliers. Légalement, ils n'avaient rien à concéder. C'est précisément le problème.
- Des mesures qui ne changent rien -
Le prêt flash reporte l'asphyxie. Les reports de charges la décalent. Les 10 centimes régionaux représentent moins d'un cinquième du choc. La baisse du prix du ticket Car Jaune tente d'accélérer un report modal vers un réseau de transport sous-dimensionné. Seule l'aide du Département atteindra une partie des ménages et entreprises les plus fragiles. Mais aucune de ces réponses ne touche à la structure, ne pose la question de la propriété des infrastructures, ne construit les outils de résilience que La Réunion aurait dû se donner depuis longtemps.
- Ce qui doit changer -
En urgence : La Région doit obtenir de l'État une révision exceptionnelle du prix maximum des carburants, en toute transparence sur l'ensemble de la chaîne de valeur. Elle doit convoquer immédiatement l'Observatoire des Prix, des Marges et des Revenus pour exiger la publication complète de la décomposition du prix à la pompe — cotation Singapour, fret, passage en dépôt, marges, fiscalité — et vérifier que les marges des opérateurs, fixées en centimes par litre pour 2025, n'ont pas été recalculées en pourcentage du prix, ce qui les aurait mécaniquement gonflées avec la hausse des cours. Les Réunionnais ont le droit de savoir qui gagne quoi sur chaque litre acheté. Si tel était le cas, le gel immédiat de ces marges à leur niveau de 2025 s'imposerait, avec une clause de révision en fin de trimestre.
À moyen terme : La Région doit prendre l'initiative de négocier une participation publique dans la SRPP — de l'ordre de 15 à 25 %, portée par une SEM régionale — afin de disposer d'un droit de regard sur les marges, les investissements et les conditions d'accès aux infrastructures. C'est le modèle qui prévaut pour les ports et les aéroports. La même structure publique aurait pour mission de constituer des stocks stratégiques territoriaux garantissant 60 à 90 jours d'autonomie, financés par une contribution de sécurité d'approvisionnement prélevée sur chaque litre importé.
À long terme : réduire la consommation d'hydrocarbures importés par l'électrification des usages, le développement d'infrastructures de transport efficaces, l'autoconsommation solaire massive et la coopération énergétique régionale dans l'océan Indien. La Réunion dispose des ressources naturelles pour produire l'essentiel de son énergie localement. Ce n'est pas une utopie — c'est un projet politique qui attend d'être porté avec la continuité qu'il mérite.
Les professionnels réunionnais qui roulent au ralenti ce matin ne demandent pas la charité. Ils demandent une économie qui cesse de les condamner à payer les guerres des autres.
Place Publique le dit clairement : la souveraineté énergétique de La Réunion est un enjeu stratégique et démocratique — il est temps de le traiter comme tel.
Joël Personné, référent Place Publique La Réunion et Christophe Estève, référent Outremer Place Publique
