Faisons reconnaître officiellement le savoir-faire né à La Réunion grâce à Edmond Albius. Je souhaite d’abord rendre hommage au travail accompli depuis plusieurs années par l’Association Sauvegarde de la Mémoire Réunionnaise, présidée par Bernard Batou, ainsi que par les associations, les producteurs, les chercheurs, les enseignants et tous les passionnés engagés dans la préservation de l’héritage d’Edmond Albius.
Leur mobilisation a permis à son nom, à son geste et à son histoire de traverser le temps. Il ne s’agit pas de reprendre leur combat à notre compte, mais de reconnaître le chemin qu’ils ont ouvert et de contribuer à lui faire franchir une nouvelle étape.
Né à La Réunion le 9 août 1829, alors que l’esclavage était encore en vigueur, Edmond Albius n’avait que douze ans lorsqu’il mit au point, en 1841, un procédé pratique et efficace de fécondation manuelle de la fleur de vanille.
Par son intelligence, son sens de l’observation et la précision de son geste, cet enfant réunionnais a rendu possible le développement à grande échelle de la culture de la vanille à La Réunion, puis dans de nombreuses régions tropicales.
Près de deux siècles plus tard, ce geste continue d’être reproduit par les producteurs à travers le monde.
Edmond Albius est donc bien davantage qu’une figure de notre histoire. Il est la preuve qu’une innovation née à La Réunion peut traverser les océans et transformer durablement une activité mondiale.
La Réunion a déjà montré son talent au monde. Elle n’a cependant pas encore obtenu une reconnaissance à la hauteur de cette contribution.
UN GESTE AGRICOLE QUI A TRANSFORMÉ NOS GOÛTS ET NOS SAVOIR-FAIRE
L’œuvre d’Edmond Albius ne se mesure pas seulement au nombre de gousses produites ou à la valeur économique du marché mondial de la vanille.
Son geste a profondément influencé la gastronomie, la pâtisserie, la chocolaterie, la parfumerie, les boissons, les cosmétiques et de nombreux métiers artisanaux.
La vanille parfume aujourd’hui les créations des plus grands chefs comme les recettes les plus simples transmises au sein des familles. Elle se retrouve dans les gâteaux, les crèmes, les glaces, les chocolats, les confitures, les sauces, les boissons et les parfums du monde entier.
À La Réunion, elle appartient pleinement à notre patrimoine vivant. Elle accompagne nos recettes familiales, nos rhums arrangés, les créations de nos pâtissiers, de nos restaurateurs, de nos artisans et de nos producteurs.
Cet « or noir péi », parfois dégusté givré, raconte ainsi une histoire bien plus vaste qu’une réussite agricole.
Derrière chaque gousse fécondée selon cette méthode demeure l’héritage du geste d’Edmond Albius.
Faire reconnaître son apport, c’est donc affirmer la contribution de La Réunion non seulement à l’histoire de l’agriculture mondiale, mais aussi à celle de la gastronomie, de l’artisanat, de la culture et des usages quotidiens.
Peu d’innovations réunionnaises ont pénétré avec une telle force et une telle continuité les habitudes de millions de personnes à travers le monde.
C’est précisément cette portée universelle qui justifie aujourd’hui une reconnaissance officielle.
UNE RECONNAISSANCE CONCRÈTE
La reconnaissance d’Edmond Albius ne peut plus se limiter à de simples hommages, à des plaques ou à des cérémonies.
Elle doit désormais prendre la forme d’une démarche précise : faire inscrire le savoir-faire de la fécondation manuelle de la vanille à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel, puis obtenir l’engagement de la France à porter une candidature auprès de l’UNESCO.
Cette démarche permettrait de reconnaître une pratique vivante, encore transmise aujourd’hui par les producteurs, tout en établissant clairement le rôle fondateur d’Edmond Albius et l’origine réunionnaise de cette innovation.
Elle devra être construite avec les associations qui ont préservé sa mémoire, les producteurs de vanille, les détenteurs du savoir-faire, les historiens et les chercheurs.
Pour concrétiser cette ambition, j’appelle les élus réunionnais à la Région, au Département, dans nos communes et nos intercommunalités, à prendre l’initiative conjointement, de réunir ces acteurs et les services de l’État afin d’engager les travaux nécessaires.
Cette mobilisation devra également associer nos députés, nos sénateurs et nos représentants au Parlement européen, afin que la voix de La Réunion soit portée auprès des institutions nationales et européennes.
Il ne s’agit pas pour les institutions de s’approprier cette cause, mais de lui apporter les moyens, la coordination et le soutien indispensables à sa réussite.
FAIRE DE 2029 UNE ÉCHÉANCE COLLECTIVE
Le bicentenaire de la naissance d’Edmond Albius, le 9 août 2029, doit devenir une échéance mobilisatrice pour toute La Réunion.
D’ici là, nous devons avoir consolidé les connaissances historiques, documenté la pratique actuelle, recueilli la parole des producteurs et engagé officiellement la procédure d’inscription à l’Inventaire national.
La Région, le Département, les communes, les intercommunalités, nos parlementaires nationaux et européens ainsi que l’État doivent unir leurs forces autour de cet objectif commun.
Cette cause ne doit appartenir à aucun parti politique, à aucun élu ni à aucune institution particulière. Elle doit devenir une ambition populaire, non partisane et transpartisane, portée par La Réunion tout entière.
Le bicentenaire pourrait également être l’occasion d’organiser des expositions, des rencontres entre producteurs et chercheurs, des actions pédagogiques, des créations artistiques ainsi qu’un grand événement gastronomique réunissant artisans et chefs réunionnais, nationaux et internationaux.
Il ne s’agirait pas seulement de commémorer le passé, mais de montrer combien l’héritage d’Edmond Albius demeure vivant dans les champs, dans les ateliers, dans les cuisines et dans les habitudes du monde entier.
Faire reconnaître Edmond Albius, ce n’est pas inventer artificiellement une réussite réunionnaise.
Cette réussite existe déjà.
Depuis près de deux siècles, le monde utilise un savoir-faire découvert sur notre île par un enfant réunionnais auquel son époque refusait pourtant la liberté et la reconnaissance.
Notre responsabilité est désormais de faire connaître cette histoire, de transmettre son nom et de donner à cet héritage la portée qu’il mérite.
C’est aussi adresser un message de confiance à notre jeunesse : La Réunion n’est pas condamnée à regarder les réussites venir d’ailleurs. Elle a déjà donné naissance à des femmes et à des hommes capables d’inventer ici ce qui transforme ensuite le monde.
Faisons reconnaître officiellement par la France ce savoir-faire né à La Réunion.
Préparons ensuite sa reconnaissance internationale auprès de l’UNESCO.
Faisons du bicentenaire de 2029, le moment où La Réunion montrera au monde ce qu’elle lui a apporté.
Rendons à Edmond ce qui appartient à Albius. Nous devons porter son nom aussi loin que son geste a voyagé.
Julien Hoarau, citoyen engagé
