Monsieur le Président de la République, nous, anciens mineurs réunionnais déplacés de force vers l’Hexagone, descendants, familles, associations et collectifs engagés pour la mémoire des Réunionnais dits "de la Creuse", vous adressons cette lettre ouverte. (Photo d'illustration : Stephan Laï-Yu/www.imazpress.com)
La loi n° 2026-555 du 29 juin 2026 reconnaît les préjudices causés par le déplacement de mineurs de La Réunion entre 1962 et 1984. Elle crée une commission pour la mémoire, une journée nationale d’hommage le 18 février et une allocation forfaitaire.
Cette reconnaissance constitue une avancée, mais elle ne répond pas encore à l’ensemble des attentes de vérité et de réparation.
Des centaines d’enfants ont été éloignés de leur famille, de leur île, de leur langue et de leur culture dans le cadre d’une politique organisée par l’État. Des fratries ont été séparées, des liens de filiation rompus et des parents trompés ou privés de leurs enfants. Beaucoup ont subi la solitude, les violences, l’exploitation, les placements successifs ou l’effacement de leur histoire personnelle.
Ces déplacements s’inscrivaient dans une politique plus large d’éloignement et de gestion démographique de la population réunionnaise.
Dans le même temps, le BUMIDOM a organisé le départ de milliers de travailleurs réunionnais vers l’Hexagone, souvent au nom de l’emploi et d’un avenir meilleur. Les parcours ne sont pas identiques, mais ils relèvent d’une même période et d’une même logique publique qui a durablement séparé des Réunionnais de leur terre, de leurs proches et de leurs repères.
Reconnaître pleinement l’histoire des mineurs déplacés contribue aussi à éclairer cette mémoire plus vaste.
Nommer les faits avec justesse. Nous demandons l’abandon du terme « transplantation », qui atténue la violence des faits. Nous revendiquons la reconnaissance de la déportation de mineurs réunionnais : un déplacement organisé, imposé à des enfants et à leurs familles par une politique d’État.
Cette qualification ne vise pas à comparer les histoires, mais à rendre compte de l’arrachement, de la contrainte et de la rupture durable provoqués par ces déplacements.
- La mise en œuvre de la loi doit reposer sur une consultation pluraliste -
Associer toutes les personnes concernées.
Les anciens mineurs, leurs descendants et leurs familles ont connu des parcours différents. Aucune personne ni aucune structure ne peut parler seule au nom de tous.
La commission créée par la loi doit représenter les personnes concernées à La Réunion comme dans l’Hexagone. Elle doit disposer de moyens, d’un calendrier public, d’un accès complet aux archives et d’une capacité réelle à recueillir les témoignages et à suivre les engagements de l’État.
Nous demandons également que les organisations signataires soient reçues officiellement et qu’une conférence nationale de la vérité et de la réparation soit organisée à La Réunion.
Prévoir une réparation adaptée à chaque parcours.
Une allocation identique pour tous ne peut refléter la diversité des préjudices. Elle devrait constituer un socle commun, complété par une évaluation individualisée selon la durée du déplacement, les séparations familiales, les violences subies, les conséquences sur la santé, l’identité, la scolarité, la vie professionnelle et familiale, ainsi que les effets transmis aux descendants.
Les différents préjudices doivent pouvoir se cumuler. Les situations les plus graves ne doivent pas être
enfermées dans un plafond symbolique. Le temps écoulé ne réduit pas le dommage : il montre au contraire combien ses conséquences ont pu durer.
Garantir une procédure accessible.
La preuve ne peut reposer entièrement sur les victimes lorsque l’administration a conservé, altéré ou perdu des dossiers. Les témoignages, les archives familiales, scolaires, sociales, médicales et départementales doivent être recevables. Lorsqu’un déplacement est établi ou suffisamment documenté, une présomption favorable doit s’appliquer.
Chaque demandeur doit pouvoir bénéficier gratuitement d’un accompagnement juridique, administratif, psychologique, historique et généalogique. Les délais de dépôt doivent rester suffisamment longs et les dossiers pouvoir être rouverts lorsqu’un élément nouveau apparaît.
La réparation doit être exonérée d’impôt et de prélèvements sociaux, sans diminuer les prestations soumises à condition de ressources. Elle doit être transmissible aux héritiers lorsque la victime est décédée avant d’avoir pu faire valoir ses droits, sans empêcher les descendants de demander réparation pour leurs propres préjudices.
Nos principales demandes sont de :
Reconnaître clairement la responsabilité de l’État et le contexte de politique démographique dans lequel ces déplacements ont eu lieu
Remplacer le terme "transplantation" et reconnaître la déportation des mineurs réunionnais ;
Ouvrir, inventorier et restituer gratuitement les archives aux personnes concernées et à leurs familles ;
Faire de l’allocation forfaitaire un socle complété par une indemnisation individualisée et cumulable ;
Garantir la transmission des droits aux héritiers, ainsi que l’exonération fiscale et sociale de toutes les indemnisations ;
Financer l’accompagnement juridique, médical, psychologique, historique et généalogique ;
Assurer une représentation pluraliste au sein de la commission et publier chaque année un bilan de son activité ;
Inscrire cette histoire dans les programmes scolaires et créer des lieux de mémoire à La Réunion et dans les territoires concernés ;
Organiser à La Réunion une conférence nationale de la vérité et de la réparation.
- La loi du 29 juin 2026 ne met pas fin à ce combat -
Monsieur le Président, cette histoire demeure présente dans les familles, les silences, les dossiers manquants et la recherche des origines. La mémoire et la réparation ne peuvent être construites sans les personnes concernées.
La promulgation de la loi du 29 juin 2026 ne met pas fin à ce combat. Nous vous demandons d’ouvrir un dialogue large et transparent afin que l’État reconnaisse pleinement ce qu’il a organisé, les conséquences qu’il a laissées perdurer et ce qu’il doit réparer.
Nous vous demandons que la parole des anciens mineurs réunionnais, de leurs familles et de leurs descendants soit entendue au plus haut niveau de l’État et qu’une réparation juste leur soit enfin accordée.
Veuillez recevoir, Monsieur le Président de la République, l’expression de notre détermination et de notre attente de justice.
Signataires
Anciens mineurs réunionnais déplacés vers l’Hexagone
Descendants et familles de Réunionnais de la Creuse
Severine Laborde
Jean Charles Pitou
Thibault Derand
Jacky Derand
Paulette Sery
Sylvie de Boisvilliers
Dominique Foucher (Marie Thérèse Gasp)
Philippe Béal
Mickaël Thomas
Anne Lemoine
Nadine Bartolozzi
Fabien Grimaud
Fabrice Foucher
Jacky Derand
Sébastien Philéas
Geneviève Gosse
Sandrine Annony
Jérôme Lamandi
Joseph Laborde
Axel Cotché
Sabine Cotché
Associations et collectifs signataires
Association Génération Brisée - Laroque des Albères
Collectif Enfant 3 D Ultramarins d’ici et d’ailleurs - Thonon
