Pendant quatre jours à Sainte-Suzanne, chercheurs, historiens, militants de la mémoire et citoyens ont démontré qu'il est encore possible de faire vivre l'intelligence collective malgré le manque de moyens, l'indifférence institutionnelle et les difficultés matérielles (Photo d'illustration www.imazpress.com)
Le 10 juin 2026 restera sans doute comme une date particulière. Ce matin-là s'ouvrait à Sainte-Suzanne la huitième édition du colloque international pluridisciplinaire consacré aux Routes de l'esclavage et de l'engagisme. Un événement scientifique de dimension internationale organisé par l'association Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien sous la présidence de Marie-Lyne Champigneul.
Mais ce même jour, à plusieurs milliers de kilomètres de La Réunion, la Guyane commémorait l'abolition de l'esclavage. Dans le même temps, au Sénat français, était examinée une proposition de loi consacrée à la reconnaissance et à la réparation du drame des Enfants de la Creuse. Trois événements distincts.
Trois histoires différentes. Trois blessures issues pourtant d'un même arbre. L'esclavage. La colonisation. Le déplacement forcé des populations. L'organisation de sociétés où certains décidaient pour d'autres. Cette convergence n'avait rien d'anodin. Elle rappelait avec une force particulière que le passé colonial n'appartient pas aux livres d'histoire. Il continue d'habiter les mémoires, les familles, les territoires et parfois même les institutions.
C'est précisément pour cela que ce colloque était nécessaire.
Car derrière les cérémonies officielles, les commémorations et les discours convenus demeure une question essentielle : que savons-nous réellement de cette histoire ? Combien de Réunionnais connaissent aujourd'hui les routes empruntées par les esclaves venus d'Afrique orientale, de Madagascar ou du Mozambique ? Combien connaissent les parcours des engagés indiens, chinois, comoriens ou africains arrivés après l'abolition ? Combien savent que les migrations contraintes qui ont façonné notre société s'inscrivent dans un système colonial beaucoup plus vaste reliant l'Afrique, l'Asie, l'Europe et l'océan Indien ?
Pendant quatre jours, chercheurs et spécialistes venus d'horizons différents ont tenté d'apporter des éléments de réponse. Non pas pour figer l'histoire dans un récit unique.
Mais pour l'interroger. La discuter. La confronter aux archives. La confronter aux mémoires. La confronter aux réalités contemporaines. Cette démarche paraît évidente. Elle ne l'est pourtant pas. Car organiser un colloque international à La Réunion demeure une aventure complexe.
On parle souvent des conférences qui se tiennent. On parle rarement de celles qui n'ont jamais lieu faute de moyens. On parle des intervenants. On parle moins de ceux qui passent des mois à chercher des financements, à remplir des dossiers administratifs, à convaincre des partenaires, à résoudre des problèmes logistiques et à trouver des solutions de dernière minute. La réussite d'un colloque ne se mesure pas seulement aux communications présentées. E
lle se mesure aussi à la capacité d'une équipe à surmonter les obstacles invisibles. Et les obstacles n'ont pas manqué. Les difficultés financières ont accompagné l'organisation jusqu'aux derniers jours.
Les contraintes techniques ont parfois obligé à improviser. Les incertitudes logistiques ont pesé jusqu'à la dernière minute.
Pourtant, malgré tout cela, le colloque a eu lieu. Cette simple réalité mérite d'être soulignée. Car il existe à La Réunion une tendance récurrente : considérer comme acquis ce qui relève en réalité d'un travail considérable. On oublie parfois qu'un événement de cette ampleur ne naît pas spontanément.
Il est le résultat d'années d'engagement. D'années de persévérance. D'années de construction de réseaux scientifiques, culturels et institutionnels. Depuis plusieurs années, l'association Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien mène un travail qui dépasse largement le cadre réunionnais.
À travers ses actions, ses rencontres internationales et ses partenariats, elle a progressivement construit des passerelles entre les différentes mémoires de l'océan Indien. Ce travail s'inscrit dans une continuité historique.
Il prolonge notamment l'héritage intellectuel de Sudel Fuma. L'historien réunionnais avait compris avant beaucoup d'autres que les histoires de l'esclavage et de l'engagisme ne pouvaient être enfermées dans les frontières administratives actuelles. Les routes de l'esclavage traversaient les mers. Les routes de l'engagisme traversaient les océans. Les mémoires devaient suivre les mêmes chemins.
C'est dans cet esprit qu'avait été imaginé le parcours international des stèles mémorielles reliant Madagascar, La Réunion, Maurice, le Mozambique, Mayotte, l'Inde et la Chine. Une géographie de la mémoire. Une géographie qui rappelle que notre histoire est indissociable de celle des autres peuples de l'océan Indien. Cette vision continue aujourd'hui d'inspirer le travail porté par Kartyé Lib.
Sous l'impulsion de Marie-Lyne Champigneul, l'association a contribué à maintenir vivante cette ambition internationale. Il ne s'agit pas simplement d'organiser des colloques. Il s'agit de faire exister La Réunion dans les grands débats mondiaux sur l'histoire, la mémoire et les héritages coloniaux. Ce rôle est souvent sous-estimé.
Pourtant, combien d'associations réunionnaises sont aujourd'hui capables de réunir autour d'une même table des chercheurs venus de plusieurs continents ? Combien sont capables d'inscrire durablement leurs travaux dans les réseaux internationaux liés aux programmes mémoriels de l'UNESCO ? Combien poursuivent un travail aussi constant sur la longue durée ? La réponse est simple : très peu.
Cette réalité mérite d'être reconnue. D'autant plus que le soutien institutionnel accordé à ces initiatives reste souvent modeste au regard des enjeux. Les collectivités locales ont apporté leur concours.
Personne ne peut le nier. Mais il faut aussi reconnaître que celui-ci demeure fréquemment limité au strict minimum. Or la mémoire n'est pas un luxe. Elle n'est pas une activité périphérique. Elle participe directement à la construction de la citoyenneté. Une société incapable de comprendre son passé devient vulnérable aux simplifications, aux manipulations et aux réécritures.
C'est pourquoi les espaces de réflexion comme celui qui vient de se tenir à Sainte-Suzanne sont indispensables. Ils permettent de dépasser les slogans. Ils permettent de dépasser les postures idéologiques. Ils permettent de revenir aux faits. Aux archives. Aux témoignages. Aux recherches. À la complexité.
Cette complexité a traversé l'ensemble des échanges. Les interventions ont montré combien l'histoire de l'esclavage et de l'engagisme demeure multiple. Combien elle ne peut être réduite à quelques dates ou à quelques figures emblématiques. Combien elle continue également d'interroger notre présent. Car derrière l'étude du passé se cachent toujours des questions contemporaines.
Comment transmettre une mémoire douloureuse ? Comment enseigner des histoires longtemps marginalisées ? Comment reconnaître les souffrances sans enfermer les individus dans le statut de victimes ? Comment construire un avenir commun sans effacer les blessures du passé ? Ces interrogations traversaient l'ensemble du colloque.
Elles traversent aussi notre société. La Réunion est souvent présentée comme un modèle de coexistence. Cette image comporte une part de vérité. Mais elle ne doit jamais conduire à l'amnésie. Notre cohésion sociale n'est pas née spontanément. Elle est le produit d'une histoire complexe faite de violences, de résistances, de métissages, de solidarités mais aussi de rapports de domination. Comprendre cette histoire n'affaiblit pas le vivre-ensemble.
Au contraire. Cela le renforce. Une société devient plus solide lorsqu'elle regarde lucidement son passé. Pas lorsqu'elle l'occulte. C'est précisément ce que ce colloque a tenté de faire. Il n'a pas apporté toutes les réponses. Aucun colloque ne le peut. Mais il a posé les bonnes questions. Et parfois, dans le domaine de la mémoire, les bonnes questions valent davantage que les réponses définitives.
Lorsque les derniers intervenants ont quitté l'auditorium Daniel Honoré, lorsque les micros ont été rangés et lorsque les écrans se sont éteints, il restait une évidence. Le véritable enjeu commence maintenant. Un colloque n'est pas une fin. Il est un point de départ. Les connaissances produites doivent circuler.
Les actes doivent être diffusés. Les débats doivent se poursuivre. Les jeunes générations doivent pouvoir s'en emparer. Car la transmission constitue le véritable défi. Une mémoire qui ne se transmet pas finit toujours par disparaître. Et avec elle disparaît une partie de la capacité d'un peuple à se comprendre lui-même.
Pendant quatre jours, Sainte-Suzanne est devenue un lieu de rencontre entre les continents, les générations et les disciplines. Cette réussite ne doit rien au hasard.
Elle est le fruit d'un engagement collectif. Elle est aussi le résultat du travail obstiné d'une association qui refuse depuis des années de considérer la mémoire comme une simple commémoration annuelle. À travers ce huitième colloque international, Kartyé Lib Mémoire & Patrimoine Océan Indien a démontré une nouvelle fois qu'une organisation issue de la société civile réunionnaise peut porter une ambition intellectuelle et scientifique de niveau international.
À travers son engagement constant, Marie-Lyne Champigneul a rappelé qu'il existe encore des femmes et des hommes capables de consacrer une part importante de leur vie à faire vivre un patrimoine commun qui les dépasse. Dans une époque dominée par l'immédiateté, cette persévérance mérite d'être saluée. Parce qu'elle est rare. Parce qu'elle est exigeante. Parce qu'elle est nécessaire.
Le colloque est désormais terminé. Mais la question qu'il a posée demeure entière.
Que faisons-nous de cette mémoire ? La laissons-nous survivre grâce à quelques passionnés qui luttent année après année contre le manque de moyens ? Ou décidons-nous enfin de reconnaître qu'elle constitue un bien commun dont la préservation engage l'ensemble de la société réunionnaise ? La réponse appartient désormais à chacun. Car les colloques passent. Les générations se succèdent. Mais la transmission, elle, demeure. Et c'est peut-être là la plus grande leçon de ces quatre jours passés à Sainte-Suzanne.
Patrice Sadeyen
Partenaire du colloque international "Routes de l'esclave et de l'engagé"
En mémoire de Sudel Fuma
